L’analyse
d’Olivier Lluansi*, professeur au Cnam, titulaire de la Chaire « Industrie
décarbonée » et auteur de « Réindustrialiser, le défi d'une génération ».
Le plan
d’électrification annoncé affiche une trajectoire pragmatique. L’ordre de
grandeur mis en avant, environ 85 TWh d’électricité supplémentaires disponibles
d’ici 2035, peut être considéré comme réaliste au regard des capacités de
production et des contraintes industrielles actuelles. Mais il faut bien
comprendre ce que cela représente… et surtout ce que cela ne représente pas.
La question des ordres
de grandeur
La consommation
d’énergie totale en France est d’environ 2 000 TWh (toutes énergies confondues
: pétrole, gaz, électricité, biomasse, etc.). L’électricité représente
aujourd’hui environ 500 TWh, soit environ 25% du total. Donc si l’on ajoute +85
à +100 TWh d’électricité (ordre de grandeur du plan), et à consommation totale
inchangée, on passe grosso modo de 25% d’électricité dans le mix énergétique à
environ 30%.
C’est une progression
certaine mais ce n’est pas une “révolution”. Ce plan décrit davantage un chemin
d’électrification qu’une transformation radicale de l’économie et des usages.
Le volume annoncé ne
suffit donc pas, à lui seul, à “décarboner” rapidement l’ensemble des usages,
surtout si la consommation globale reste élevée ou si l’industrie ne peut pas
suivre économiquement.
Quel modèle économique
?
Qui va payer pour ce
plan, et avec quel modèle économique ? À ce stade, les mécanismes de
financement apparaissent très vagues, alors que l’électrification exige des
investissements massifs (réseaux, équipements, adaptation des procédés
industriels, etc.).
Un exemple concret : la
décarbonation de l’industrie
Celle-ci passe par 3
étapes :
1. Sobriété /
efficacité énergétique
. Cette étape est souvent rentable : on consomme
moins, on réduit la facture, retour sur investissement raisonnable.
2. Récupération de
chaleur fatale
(chaleur perdue dans les procédés):
• Techniquement efficace mais souvent coûteux
en investissement.
• En pratique, cela avance surtout quand il y a
des aides (ex : dispositifs type fonds chaleur).
3. Changement de source
d’énergie
(passer du gaz, charbon, fioul, à l’électricité ou à l’hydrogène, etc.)
• Souvent non rentable dans les conditions
normales de marché, dégradation de la compétitivité (coûts plus élevés).
• Exception : en période de crise énergétique
(comme en 2022, et dans une certaine mesure encore aujourd’hui), certains
arbitrages changent, mais ce n’est pas un modèle stable.
L’épineuse question du
prix de l’électricité
Le point déterminant,
et non abordé dans les annonces, c’est le prix de l’électricité, notamment pour
l’industrie. Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs industriels expliquent une réalité
simple : si l’électricité est trop chère, on ne peut pas électrifier massivement
sans perdre en compétitivité. Or, le cadre européen actuel a une conséquence
majeure car le prix de l’électricité sur le marché est largement influencé par
le prix du gaz (logique de prix marginal), un mécanisme qui n’a pas
fondamentalement changé depuis 2022.
Tant que l’électricité
reste indexée structurellement sur le prix du gaz, l’électrification
industrielle reste un pari risqué et les décisions d’investissement ne se
déclenchent pas. Dans ce contexte les contrats de gré à gré peuvent apporter de
la visibilité mais ils sont surtout accessibles aux très gros consommateurs.
Face à cela une piste
émerge :
sortir une partie du nucléaire du marché pour vendre en “cost+” (coût de
production + marge raisonnable). Cette option permet de donner un prix stable,
prévisible et compétitif et ainsi de soutenir réindustrialisation et
électrification. Elle exige un bras de fer avec la Commission européenne.
L’Espagne et le Portugal en ont gagné un en 2022. L’Allemagne a fait accepter
un mécanisme massif de subvention de l’électricité pour ses industriels.
Pourquoi pas nous ?
Les annonces sur les VE
et les pompes à chaleur :
Le plan mentionne
également des objectifs de production (véhicules électriques, pompes à chaleur,
etc.). Sur le papier, c’est cohérent : ces technologies sont des piliers de
l’électrification. Mais il faut être lucide : des objectifs, seuls, ne
suffisent pas. Sans une politique industrielle offensive, ils ne seront pas
suivis des faits.
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* Olivier Lluansi
Attaché à l’émergence
d’une nouvelle génération d’industriels, Olivier Lluansi est l’un des rares
spécialiste du secteur à connaître de l’intérieur l’industrie mais aussi la
haute administration, le conseil et l’enseignement supérieur. Il a ainsi dirigé
les activités en Europe centrale et orientale de Saint-Gobain, un des fleurons
industriels français. Il a été Associé de PWC et de EY. Il fut également
conseiller « industrie et énergie » à la Présidence de la République. Il est
aujourd’hui professeur du Cnam, titulaire de la chaire « industrie décarbonée
».
S’appuyant notamment
sur cette expérience, il conduit une réflexion sur le futur de notre outil
productif dans un monde en transition et sur les politiques publiques qui
doivent accompagner cette mutation. Il a ainsi lancé en 2019 le projet «
Territoires d'Industrie » à la demande du Premier Ministre de l’époque. Il a
été missionné en 2023 par les ministres Lemaire et Lescure pour des
propositions de politiques industrielles à l’horizon 2035. Il anime
actuellement une réflexion au Cnam « Penser notre renaissance industrielle ». A
chaque fois, il s’est entouré de personnalités issues de différents horizons,
illustrant ainsi sa capacité à unir et fédérer autour d’un objectif évident :
notre réindustrialisation.
Olivier Lluansi a publié en 2024 « Réindustrialiser, le défi d’une génération » (Les Déviations) et en mai 2023 « Les néo-industriels, l’avènement de notre renaissance industrielle » (Les Déviations). Il est également co-auteur de « Vers la renaissance industrielle » (Marie B, 2020).


