Par Etienne Delouvrier - COO – Avanoo
Il y a vingt ans, un
RSSI de grande banque française recrutait ses premiers analystes SOC. Dix ans
plus tard, il pilotait une équipe de cinquante personnes, déployait un DLP
nouvelle génération, segmentait son réseau, certifiait ISO 27001, alignait son
SI sur DORA. Vingt ans de patience et de budgets arrachés en comité exécutif.
Une forteresse, le genre qu'on montre en photo dans le rapport annuel.
Aujourd'hui, dans cette
même banque, une chargée de clientèle ouvre un onglet IA (en fonction de ce qui
reste disponible) pour reformuler un courrier difficile à un client en
succession. Elle colle l'extrait du dossier. Trente secondes. La forteresse n'a
rien vu passer. Vingt ans d'un côté, trente secondes de l'autre, le ratio est
mauvais et il ne va pas s'améliorer tout seul.
J'entends cette scène
décrite presque mot pour mot dans chaque rendez-vous que je mène depuis deux
ans avec des DSI et RSSI du secteur financier. Le Shadow AI ne ressemble à
aucune menace précédente. Il n'est pas malveillant, il n'exploite pas de
vulnérabilité, il ne contourne pas un pare feu, il passe par la porte qu'on a
soi-même installée. C'est pour cela qu'il est si difficile à arrêter, et un peu
vexant à combattre.
La fin d'un modèle
Pendant vingt ans, la
cybersécurité bancaire s'est construite sur un postulat simple : la donnée
sensible vit à l'intérieur, le risque vient de l'extérieur, et entre les deux
on dresse des murs. L'IA générative casse cette hypothèse sans prévenir. Les flux
ne sont plus des fichiers attachés à des e-mails, ce sont des fichiers et des
phrases tapées dans des champs de saisie, sur des centaines de services SaaS
dont beaucoup n'existaient pas il y a six mois, souvent depuis un compte
personnel ou même un téléphone sur le wifi de l'entreprise.
J'ai vu des
cartographies internes recensant plusieurs centaines d'outils d'IA générative
utilisés au sein d'un même groupe de taille moyenne. Plusieurs centaines. Onze
référencés officiellement par la DSI, un delta que même un tableau Excel bien
habillé a du mal à digérer. La plupart gratuits, la plupart hébergés hors de
l'Union européenne, vous vous en doutiez déjà. Tous capables, par un simple
copier coller, d'aspirer ce que les équipes conformité ont mis des années à
classifier comme confidentiel.
Le réflexe du blocage,
et son double fond
La première réaction,
légitime, est le blocage par catégorie sur le proxy. Cocher la case IA
générative, couper l'accès, envoyer une note de la direction. Le problème,
c'est que ce réflexe donne un sentiment de sécurité qui ne survit pas à
l'examen, pour trois raisons.
D'abord, une catégorie
proxy est une liste tenue par un tiers, qui doit repérer un outil avant de le
classer. Avec soixante nouveaux venus par trimestre, la liste court
structurellement derrière. Ensuite, l'IA s'est déjà installée dans les outils
qu'on a soi-même autorisés depuis des années, Copilot dans Office 365,
l'assistant Notion, le résumé automatique du logiciel RH. Le domaine est
whitelisté depuis longtemps, le proxy ne voit rien, la donnée sort pareil.
Enfin, même quand la catégorie IA est bien bloquée, le proxy raisonne en tout
ou rien, il ne lit jamais ce qui est collé dans le prompt d'un outil qu'il a lui-même
laissé passer. Les extensions de navigateur et les intégrations agentiques via
MCP, elles, ne ressemblent même plus à du trafic vers un domaine identifiable.
Ceinture, bretelles, et le pantalon qui tombe quand même.
Sur le terrain, ce
blocage produit trois effets pervers. Il pousse l'usage vers le téléphone
personnel, hors de toute mesure technique. Il dégrade la relation DSI métiers,
qui contournent discrètement plutôt que d'en faire une affaire d'État. Et il
prive la banque d'un gisement de productivité que ses concurrents exploitent
sans complexe. On ne gagne pas une course en interdisant à ses coureurs de
courir.
La vraie réponse n'est
pas binaire, elle est gouvernancielle. Voir ce qui se passe au niveau du poste
de travail, pas seulement du réseau. Comprendre les usages, outil par outil,
métier par métier. Sensibiliser sans culpabiliser. Sécuriser les usages plutôt
que les interdire tous. Gouverner dans la durée, avec des règles différenciées
par donnée et par fournisseur. Les meilleurs RSSI du secteur l'ont déjà
compris, la difficulté n'est plus conceptuelle, elle est outillée.
Une dépendance qu'on
n'a pas vu venir
Et voilà qu'un sujet de
souveraineté pointe, en invité surprise. Les outils censés sécuriser l'usage de
l'IA en entreprise sont, dans leur écrasante majorité, américains. Passerelles,
DLP nouvelle génération, MCP gateways, navigateurs d'entreprise sécurisés, tout
est édité outre Atlantique. Pour des banques et assureurs soumis à DORA, NIS2,
RGPD et parfois SecNumCloud, se protéger des IA américaines avec des outils
américains relève d'une ironie qu'il faut nommer, même si elle ne fait rire
personne au comité des risques.
Ce qui se joue
maintenant
Le secteur financier européen a, par tradition, été précurseur en cybersécurité, parce qu'il a compris avant les autres que la confiance était son actif principal. La même lucidité s'impose face au Shadow AI. La donnée client n'est pas moins sensible parce qu'elle transite par un prompt plutôt que par une pièce jointe. L'autonomie technologique en matière de gouvernance de l'IA deviendra, dans les cinq prochaines années, un critère réglementaire autant qu'un choix stratégique. Reste à savoir si nous, Français et Européens, voulons subir cette transition ou l'écrire. Vingt ans de patience nous ont menés jusqu'ici, il serait dommage de perdre la partie sur les trente dernières secondes.


