Le point de vue de David Kalfon, Président de Sanso
Longchamp AM.
Depuis l'arrivée
massive de l'IA générative dans les entreprises, le débat se résume trop
souvent à deux réactions opposées.
La première est la
peur. Celle du remplacement, de la disparition de certains métiers, de
décisions confiées à des machines devenues plus intelligentes que leurs
créateurs.
La seconde est
l'enthousiasme parfois excessif. Celui qui consiste à croire que l'IA serait
capable de tout faire, toute seule.
Ces deux lectures me
semblent également réductrices.
Comme toute révolution
technologique, l'intelligence artificielle est à la fois déstabilisante et
passionnante.
Déstabilisante parce
qu'elle remet en question des habitudes profondément ancrées.
Passionnante parce
qu'elle nous oblige à repenser notre manière de travailler et ouvre des
possibilités que nous n'imaginions pas il y a encore quelques années.
Mon expérience m'a
surtout appris une chose : l'IA ne remplace pas mécaniquement les
professionnels ; elle transforme leur rôle et peut considérablement augmenter
leur efficacité.
Et cette nuance change
tout.
Pendant des décennies,
notre métier consistait principalement à rechercher l'information.
Aujourd'hui, le
problème est exactement inverse.
Nous sommes noyés sous
une quantité phénoménale de données, d'analyses, d'études, de commentaires, de
publications, d'opinions et de contenus produits à une vitesse inédite.
Le défi n'est plus
seulement de trouver une information, mais d'identifier la bonne, de l’hiérarchiser,
de la vérifier, de la confronter et de la contextualiser.
C'est précisément là
que l'intelligence artificielle apporte une valeur considérable.
Sa capacité à traiter
des masses gigantesques d'informations en quelques secondes est spectaculaire.
Elle nous fait gagner
un temps précieux.
Elle accélère nos
recherches.
Elle synthétise des
centaines de pages.
Elle rapproche des
informations éloignées.
Elle détecte des
corrélations qu'un humain mettrait parfois plusieurs heures à identifier.
Autrement dit, elle
nous rend plus rapides.
Mais elle ne remplace
pas notre capacité de jugement.
Car toute la valeur
reste dans ce qui se passe après.
Depuis plusieurs mois,
nous apprenons à travailler avec l'IA au quotidien.
Et nous découvrons
qu'utiliser correctement ces outils est déjà un métier en soi.
Nous passons du temps à
améliorer nos prompts.
À reformuler nos
questions.
À préciser le contexte.
À demander des sources.
À pousser l'IA dans ses
retranchements.
Nous cherchons même à
obtenir une réponse qu'elle formule encore trop rarement : "Je ne sais
pas."
Car contrairement à un
expert humain, l'intelligence artificielle éprouve une difficulté naturelle à
reconnaître ses limites.
Elle préfère souvent
produire une réponse, même lorsque le niveau de certitude est insuffisant.
C'est pourquoi la
qualité des résultats dépend largement de la qualité des questions.
Et surtout de celui qui
les pose.
L'intelligence
artificielle ne supprime donc pas le travail.
Elle le déplace.
Hier, nous passions du
temps à rédiger.
Aujourd'hui, nous
passons davantage de temps à relire.
À challenger.
À vérifier.
À nous demander :
est-ce exact ? Est-ce pertinent ? Est-ce réellement ce que je souhaite dire ?
Le discernement devient
la compétence centrale.
Être augmenté par l'IA
ne signifie pas déléguer son jugement. Cela signifie au contraire accepter une
responsabilité nouvelle : questionner, vérifier et arbitrer plus vite, mais
jamais moins rigoureusement.
Et c'est probablement
la meilleure nouvelle pour les métiers de l'expertise.
Car une machine peut
produire une réponse.
Elle ne possède ni le
doute, ni l'intuition, ni l'expérience accumulée après plusieurs crises
économiques ou plusieurs cycles de marché.
Dans la gestion
d'actifs, cette exigence de discernement est encore plus déterminante.
L'IA apprend à partir
du passé.
Elle identifie des
régularités.
Elle repère des
comportements récurrents.
Elle extrapole.
Mais les marchés
financiers ne sont pas une simple répétition du passé.
Les ruptures de régime
existent.
Les crises bouleversent
les certitudes.
L'inflation revient
après plusieurs décennies d'absence.
Les tensions
géopolitiques redessinent les équilibres économiques.
Les politiques
monétaires changent brutalement de direction.
Or c'est précisément
lorsque le passé cesse d'être un bon guide que le jugement humain reprend toute
son importance.
Aucun modèle, aussi
sophistiqué soit-il, ne peut garantir qu'il saura reconnaître immédiatement un
changement de paradigme.
L'intelligence
artificielle est donc un accélérateur extraordinaire.
Mais elle ne remplace
ni l'expérience, ni l'intuition, ni la capacité à remettre en question les
modèles eux-mêmes.
C'est également pour
cette raison que nous refusons toute dépendance technologique.
Les modèles évoluent à
une vitesse exceptionnelle.
Aujourd'hui, nous
utilisons différents outils d'intelligence artificielle selon les besoins :
certains pour des usages techniques, d'autres pour l'analyse, la synthèse ou
l'aide à la rédaction, toujours dans un environnement sécurisé et avec un cadre
d'usage clairement défini.
Demain, ce sera
peut-être un autre modèle.
L'enjeu n'est pas
d'être fidèle à une intelligence artificielle.
L'enjeu est de rester
agile.
De conserver notre
liberté de choix.
Et de sélectionner en
permanence l'outil le plus pertinent pour chaque usage.
Car la véritable
compétition ne portera probablement pas sur celui qui possède le plus de
données.
Nous aurons tous accès
à des volumes d'informations de plus en plus comparables.
La différence se fera
sur notre capacité à les exploiter plus vite, plus intelligemment et avec
davantage de recul.
À mes yeux, le
véritable risque n'est donc pas que l'intelligence artificielle remplace les
professionnels.
Le véritable risque est
de ne pas apprendre à travailler avec elle.
Les entreprises qui
refuseront cette transformation prendront rapidement un retard opérationnel.
Elles analyseront moins
vite.
Décideront plus
lentement.
Mobiliseront davantage
de ressources pour produire les mêmes résultats.
L'IA est déjà devenue
un avantage compétitif.
Encore faut-il savoir
l'encadrer.
Car une intelligence
artificielle bien utilisée est un formidable accélérateur.
Une intelligence
artificielle mal utilisée peut devenir une formidable machine à produire des
erreurs avec une efficacité redoutable.
La technologie
continuera de progresser.
Le discernement, lui,
restera profondément humain.
Et c'est probablement cette complémentarité qui constitue la véritable révolution.


