Pour Stéphane Bohbot, Fondateur & CEO d’Innov8 Group, Shenzhen, la Silicon Valley de la robotique, est née à Nanshan !
Il y a dix ans,
Shenzhen symbolisait la "factory of the world".
Aujourd’hui, la ville
est devenue le cerveau de la révolution robotique mondiale, et son nouveau cœur
bat dans un territoire long de dix kilomètres : le “Nanshan Robot Valley”.
Entre les montagnes de
Yangtai et de Tanglang, la Chine expérimente ce que peu d’économies ont réussi
: l’intégration totale entre la recherche scientifique, l’industrie, le capital
et la puissance publique.
Le résultat ? Une
accélération sans équivalent de l’innovation matérielle, et un modèle
économique qui redéfinit les règles de la productivité mondiale.
L’intelligence incarnée
: quand la robotique devient infrastructure
Ce que Shenzhen
construit, ce n’est pas seulement une vallée industrielle : c’est une
infrastructure d’intelligence incarnée, une génération de robots capables
d’interagir physiquement avec le monde, alimentés par des architectures d’IA
temps réel.
C’est la rencontre du
silicium et du corps mécanique, et Nanshan en est le prototype à échelle
urbaine.
Le “Robot Valley”
regroupe 142 entreprises, des géants mondiaux comme UBTech, DJI, Dobot ou
RoboSense, mais aussi des start-up pionnières dans la perception, la motricité
ou les services intelligents.
Ici, tout se conçoit,
se fabrique et se teste dans un rayon de trois kilomètres : capteurs, moteurs,
cartes de contrôle, bras robotiques, humanoïdes complets.
C’est une chaîne de
valeur verticale et locale, soutenue par un tissu académique unique composé de
douze universités et instituts de recherche, dont Tsinghua, Peking et
l’Académie des Sciences.
Un modèle économique
d’une efficacité chirurgicale
Dans le Robot Valley,
chaque mètre carré produit de la valeur. Les cycles de R&D sont 55% plus
courts que dans la Silicon Valley, les coûts divisés par deux, et la dépendance
aux importations est passée de 75 à 15%.
Un prototype peut y
voir le jour en moins de 18 heures. Le développement d’un robot humanoïde prend
neuf mois, soit deux fois plus vite qu’en Californie.
Ce modèle repose sur
une vision économique assumée par les entreprises et l’Etat :
• une politique foncière volontariste (loyers jusqu’à 70 %
inférieurs au marché, deux ans gratuits pour les start-up),
• un fonds industriel de 60 milliards de RMB dédié à la robotique
et à l’intelligence incarnée, et
• une stratégie claire : créer dix licornes et
vingt champions à plus d’un milliard de chiffre d’affaires
d’ici 2027.
S’y ajoute un outil
inédit : 258 scénarios réels d’expérimentation dans des usines, hôpitaux, tours
de bureaux, centrales nucléaires, où les robots sont testés et perfectionnés en
conditions réelles.
Ce n’est plus de la
recherche confinée : c’est une politique industrielle en mouvement, à ciel
ouvert !
La politique comme
moteur d’innovation
La force du modèle de
Shenzhen, c’est sa coordination systémique.
Là où d’autres pays
séparent l’État, la recherche et le privé, Shenzhen les fait travailler
ensemble dans un même espace. L’objectif n’est pas de subventionner
l’innovation, mais de l’orchestrer, une main visible qui assume son rôle dans
la construction de la compétitivité technologique nationale.
Le gouvernement local a compris qu’accélérer l’économie réelle passera demain par la robotique incarnée : celle qui manipule, assemble, transporte, construit. D’où la création de la première zone pilote urbaine au monde dédiée aux humanoïdes, et du centre “Pengcheng-Lingnao”, capable d’entraîner
100 000 robots simultanément.
Shenzhen entre dans
l’ère des “jumeaux physiques de l’IA”, où le robot devient une extension
productive de l’intelligence artificielle.
Un miroir pour l’Europe
L’Europe observe, mais
elle devrait s’inspirer. Ce modèle démontre que la vitesse, la proximité et la
cohérence stratégique sont les trois clés de la compétitivité industrielle du
XXIᵉ siècle.
La vitesse d’exécution,
parce qu’elle réduit le temps entre idée et marché.
La proximité, parce
qu’elle favorise l’échange permanent entre chercheurs et ingénieurs.
Et la cohérence, parce
qu’elle aligne les intérêts publics et privés autour d’une ambition commune.
Face à ce modèle
chinois d’efficacité territoriale, l’Europe doit repenser ses clusters
technologiques : passer de la simple concentration d’entreprises à la
co-production d’intelligence industrielle.
Et si la France
devenait le pont entre l’Europe et la Chine robotique ?
La France dispose d’un
écosystème académique solide, d’ingénieurs brillants et d’acteurs industriels
majeurs dans la mécatronique, les capteurs, la robotique et l’IA.
Elle peut, et doit
devenir le hub européen de la coopération robotique sino-européenne.
Cela implique de
changer de paradigme :
• créer des zones d’expérimentation conjointes,
• lancer des fonds d’investissement bilatéraux,
• développer des incubateurs croisés,
accueillant des start-up chinoises en Europe et encourageant les
co-investissements industriels.
L’objectif n’est pas de
faire comme Shenzhen, mais de faire avec Shenzhen.
Non pas de copier un
modèle, mais de construire des ponts entre deux continents de l’innovation.
Le futur s’écrit à
Nanshan… à nous d’y prendre part
Le “Robot Valley” de
Shenzhen n’est pas une utopie technologique : c’est une réalité économique
mesurable.
Une démonstration
grandeur nature de ce que peut produire l’alliance du génie scientifique, du
capital patient et d’une vision politique assumée.
En Chine, les robots
apprennent à marcher. Mais dans le fond, c’est tout un modèle économique qui
apprend à courir.
L’Europe n’a pas besoin
d’imiter ce modèle, elle doit apprendre à coopérer avec lui. Car la prochaine
révolution industrielle ne sera pas une compétition, mais une co-construction
entre continents.
Si la Chine a su bâtir une vallée pour accélérer, alors à l’Europe de bâtir des ponts pour relier. C’est à cette condition qu’elle restera présente, pertinente et partenaire pour bâtir le futur.


