Par Reda Mahfoud, CEO chez Orisha Real Estate.
Pendant longtemps, la transformation numérique de
l’immobilier a été annoncée comme imminente.
À chaque nouvelle technologie, le même scénario : on prédit
une révolution des usages, une disparition des méthodes traditionnelles et
l’émergence d’un immobilier entièrement digitalisé.
Pourtant, le secteur a résisté.
Il s’est transformé, bien sûr. Les annonces sont devenues
numériques, les visites virtuelles se sont développées, la signature
électronique s’est installée, les logiciels métiers se sont perfectionnés et la
donnée occupe désormais une place considérable.
Mais dans de nombreuses organisations, le numérique s’est
davantage ajouté aux processus existants qu’il ne les a véritablement
transformés.
2027 pourrait changer la donne.
Car plusieurs mouvements jusqu’ici parallèles sont en train
de converger : généralisation de la facturation électronique, développement
spectaculaire de l’intelligence artificielle, automatisation croissante des
tâches administratives, exploitation de la donnée et nouvelles exigences des
clients.
L’immobilier n’entre peut-être pas dans une nouvelle vague
de digitalisation. Il arrive au moment où il ne sera tout simplement plus
possible de distinguer le métier de sa dimension numérique.
2027, l’année où la contrainte va devenir un
accélérateur
La transformation numérique progresse rarement uniquement
parce qu’une technologie existe.
Elle accélère lorsqu’un changement extérieur oblige toute
une profession à revoir ses habitudes.
La facturation électronique pourrait jouer ce rôle.
Depuis le 1er septembre 2026, les entreprises françaises
concernées doivent être capables de recevoir des factures électroniques. À
partir du 1er septembre 2027, les PME et micro-entreprises seront à leur tour
soumises à l’obligation d’émettre leurs factures sous cette forme.
Pour l’immobilier, dont l’écosystème repose sur une
multitude d’acteurs, de fournisseurs, de prestataires et de flux financiers,
l’enjeu dépasse largement la facture.
Car dès lors qu’un flux devient numérique, structuré et
traçable, une question apparaît immédiatement : pourquoi les autres ne le
seraient-ils pas ?
Pourquoi ressaisir manuellement une information déjà
disponible ?
Pourquoi multiplier les fichiers lorsque les données
peuvent être centralisées ?
Pourquoi faire circuler des documents par plusieurs canaux
lorsque leur traitement peut être automatisé?
Pourquoi attendre plusieurs jours une information
financière lorsqu’elle pourrait être accessible beaucoup plus rapidement ?
La facturation électronique ne sera probablement que la
porte d’entrée d’une transformation beaucoup plus large des processus
immobiliers.
L’intelligence artificielle change déjà la
définition même d’un logiciel métier
Un autre bouleversement est en cours.
Pendant des années, les professionnels ont demandé à leurs
logiciels de stocker, classer, calculer et restituer de l’information.
Demain, ils leur demanderont de comprendre, suggérer,
anticiper et alerter.
C’est un changement majeur.
L’intelligence artificielle ouvre la voie à des outils
capables d’aider à analyser des documents, identifier des anomalies, retrouver
instantanément une information, préparer certains contenus, synthétiser des
données ou détecter des signaux qui auraient nécessité auparavant plusieurs
heures de travail humain.
L’objectif n’est pas de remplacer le professionnel de
l’immobilier.
C’est précisément l’inverse.
Plus les machines seront capables de traiter les tâches à
faible valeur ajoutée, plus la valeur du professionnel résidera dans ce
qu’elles ne savent pas faire seules : arbitrer, négocier, conseiller,
comprendre une situation humaine et prendre une décision.
La question ne sera donc bientôt plus : « Faut-il utiliser
l’intelligence artificielle ? »
Elle deviendra : « Où l’humain apporte-t-il réellement le
plus de valeur ? »
La donnée immobilière doit sortir des logiciels
pour entrer dans les décisions
L’immobilier produit une quantité considérable de données.
Données financières, locatives, patrimoniales, techniques,
commerciales, énergétiques, contractuelles…
Le paradoxe est que les professionnels peuvent disposer de
toujours plus d’informations tout en continuant à manquer de visibilité.
Car posséder de la donnée ne signifie pas savoir
l’exploiter.
Lorsque les informations restent dispersées entre plusieurs
outils, tableurs, documents et interlocuteurs, leur potentiel est
considérablement réduit.
La prochaine étape de la transformation numérique ne sera
donc pas simplement de collecter davantage de données.
Elle consistera à faire dialoguer celles qui existent
déjà.
Un gestionnaire immobilier ne devrait pas avoir à
reconstruire manuellement une vision de son activité à partir de cinq sources
différentes.
Un dirigeant ne devrait pas découvrir plusieurs semaines
plus tard une évolution qui aurait pu être identifiée beaucoup plus tôt.
Un collaborateur ne devrait pas passer une partie de sa
journée à chercher une information que son entreprise possède déjà.
En 2027, la performance numérique se mesurera moins au
nombre de logiciels utilisés qu’à leur capacité à créer une information
réellement exploitable.
Le client, lui, ne compare plus seulement les
professionnels de l’immobilier entre eux
C’est probablement l’un des changements les plus
sous-estimés.
Les attentes numériques des clients ne sont plus définies
par le seul secteur immobilier.
Elles le sont par l’ensemble de leurs expériences
quotidiennes.
Ils suivent un colis en temps réel, signent un contrat
depuis leur téléphone, effectuent un virement en quelques secondes, accèdent
immédiatement à leurs documents bancaires et reçoivent des notifications à
chaque étape d’un service.
Puis ils entrent dans une relation immobilière.
Et ils ne comprennent plus pourquoi certaines informations
nécessitent encore plusieurs mails, appels ou jours d’attente.
Le standard de l’expérience client immobilière n’est donc
plus fixé uniquement par les concurrents d’une agence, d’un administrateur de
biens ou d’un promoteur. Il est fixé par les meilleurs services numériques que
le client utilise chaque jour.
Cette comparaison silencieuse impose une nouvelle exigence
au secteur.
Rapidité, transparence, accessibilité et fluidité ne sont
plus perçues comme des innovations.
Elles deviennent la norme.
Digitaliser ne signifie surtout pas
déshumaniser
C’est pourtant l’une des principales craintes associées à
cette transformation.
À mesure que l’automatisation et l’intelligence
artificielle progressent, certains imaginent un immobilier où les relations
humaines disparaîtraient derrière des interfaces.
Ce serait probablement une erreur stratégique.
L’immobilier reste un secteur profondément humain.
Derrière un bail, une vente, un investissement ou la
gestion d’un patrimoine se trouvent des décisions financières importantes, des
projets de vie, des inquiétudes et parfois des situations complexes.
La technologie ne doit donc pas supprimer la relation.
Elle doit supprimer tout ce qui l’empêche d’exister
pleinement.
Chaque heure économisée sur une ressaisie, une recherche
documentaire ou une tâche administrative répétitive est potentiellement une
heure rendue au conseil, à l’accompagnement et à la relation client.
C’est peut-être là que se trouve le véritable paradoxe de
cette transformation : plus l’immobilier se digitalisera intelligemment, plus
il pourra redevenir humain.
En 2027, ne pas se transformer deviendra lui
aussi un choix
Toutes les entreprises immobilières n’auront évidemment ni
les mêmes outils ni les mêmes besoins.
Une agence indépendante, un administrateur de biens, un
promoteur ou un grand réseau ne se transforment pas de la même manière.
Mais tous vont être confrontés à la même évolution.
Le coût de l’inaction augmente.
Temps consacré aux tâches administratives, doubles saisies,
erreurs, manque de visibilité, difficultés à exploiter la donnée, expérience
client moins fluide : ce qui pouvait encore apparaître hier comme de simples
irritants devient progressivement un handicap concurrentiel.
C’est pourquoi 2027 pourrait constituer un véritable point
de bascule.
Non parce qu’une technologie révolutionnaire apparaîtra
soudainement le 1er janvier.
Mais parce que plusieurs transformations arrivées
progressivement à maturité vont se rencontrer au même moment.
Réglementation, automatisation, intelligence artificielle,
exploitation de la donnée et nouvelles attentes clients vont pousser dans la
même direction.
Pendant vingt ans, les professionnels de l’immobilier ont
progressivement intégré le numérique à leurs métiers.
À partir de 2027, c’est peut-être l’inverse qui va se
produire : le numérique sera tellement intégré au métier que l’on cessera enfin
de parler de transformation digitale.
Et ce jour-là, la vraie fracture ne séparera plus les
professionnels traditionnels des professionnels numériques.
Elle séparera ceux qui auront transformé leurs outils en avantage métier de ceux qui continueront simplement à les subir.


