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[Tribune] Biodiversité : l'urgence écologique face aux contradictions politiques et au manque de financements

Par Corinne Lepage avocate associée chez Huglo Lepage Avocats.

 

Erevan, l'heure du premier bilan

 

Le 19 octobre, la COP17 de la Convention sur la diversité biologique s'est ouverte à Erevan. Quatre ans après l'accord de Kunming-Montréal, les États y dressent le premier bilan mondial de leurs engagements, avec en mémoire l'échec des objectifs d'Aichi issus de la COP10, dont aucun n'avait été pleinement atteint en 2020. En quelques jours, le WWF a publié son Rapport Planète Vivante, la France a remis à Bruxelles son projet de plan national de restauration de la nature, le Conseil de l'Union a arrêté sa position sur l'accélération des évaluations environnementales et le Conseil d'État a, une fois encore, précisé le régime des dérogations « espèces protégées ».

 

D’autre part, le constat scientifique de la dégradation des écosystèmes se durcit : l'été 2026 a infligé aux forêts françaises des pertes inédites depuis 20 ans, la mortalité des arbres a plus que doublé en une décennie et la quasi-totalité des récifs coralliens peu profonds se trouve en danger critique d'effondrement. Les financements ne suivent pas cette dégradation continue de la biodiversité. Le fonds de Cali, censé faire contribuer les entreprises qui exploitent les données génétiques du vivant, n'a recueilli que quelques milliers de dollars. Le droit poursuit quant à lui son mouvement de simplification, à Bruxelles, avec l’Omnibus, comme à Paris, avec un projet de décret ouvrant la voie à une mise en œuvre différée des mesures de compensation.

 

L'essentiel

•   Le Rapport Planète Vivante 2026 mesure un recul moyen de 73 % des populations de vertébrés suivies depuis 1970. En France, près de 100 000 hectares de forêt ont brûlé cet été, un record en 20 ans, et la mortalité des arbres a été multipliée par 2,5 en une décennie. Selon l'UICN, 96 % des récifs coralliens peu profonds sont en danger critique d'effondrement.

•   La COP17 se tient jusqu'au 30 octobre. Le fonds de Cali n'a reçu que quelques milliers de dollars de contributions, tandis que 9 donateurs privés ont annoncé plus de 500 millions de dollars pour le rétablissement des espèces menacées. La place de la science dans les décisions fait l'objet de tensions inédites.

•   La France a transmis le 9 octobre son projet de plan « Agir pour restaurer la nature », avec un mois de retard. Le Conseil de l'UE a arrêté le 30 septembre sa position sur l'accélération des évaluations environnementales (Omnibus VIII). En France, un projet de décret soumis à consultation organise la mise en œuvre différée des mesures de compensation.

•   Le Conseil d'État impose au juge qui prescrit une mesure de réduction de vérifier lui-même son effectivité (CE, 15 octobre 2026, n° 506925) et admet la régularisation de la dérogation « espèces protégées » (CE, 2 octobre 2026, n° 511584). Le règlement déforestation s'applique le 30 décembre 2026. L'ISSB a lancé le 22 octobre, pendant la COP17, son projet de texte facultatif sur les informations relatives à la nature, soumis à consultation jusqu'au 19 février 2027.

•   Le plan national de restauration coûterait entre 4,6 et 5,2 milliards d'euros par an, dont environ

3,1 milliards identifiés. Le premier site France Crédits Biodiversité est agréé dans le Puy-de-Dôme. Le projet de loi de finances pour 2027 fait stagner les dépenses favorables à l'environnement.

 

I. La nature : un vivant sous pression

 

1. Le Rapport Planète Vivante 2026 : un déclin confirmé, des signes de résilience

Le WWF et la Société zoologique de Londres ont publié le 8 octobre leur Rapport « Planète Vivante » 2026. L'indice Planète Vivante enregistre un recul moyen de 73 % de la taille des populations de vertébrés suivies entre 1970 et 2022. Il agrège 35 803 tendances de population portant sur 5 790 espèces. Les écosystèmes d'eau douce subissent le déclin le plus marqué, de 85 %, devant les milieux terrestres et marins, qui accusent un recul de 69% et 59%.

 

Ces chiffres traduisent une moyenne de l'évolution des effectifs des populations suivies et non une proportion d'espèces disparues. Le rapport insiste d'ailleurs sur un point d'espoir : la moitié des populations suivies demeure stable ou progresse, ce qui démontre que l'action produit des résultats lorsqu'elle s'attaque aux causes identifiées. Ces causes identifiées par le rapport sont la destruction et dégradation des habitats, la surexploitation, le changement climatique, les pollutions ainsi que la prolifération d’espèces exotiques envahissantes et maladies. Le WWF appelle les systèmes énergétique, alimentaire et financier à franchir des « points de bascule positifs » avant 2030, à l’échéance du Cadre mondial de Kunming-Montréal.

 

2. Les océans : récifs en péril, aires protégées inégalement efficaces


Selon l'UICN, 96 % des récifs coralliens peu profonds se trouvent en danger critique d'effondrement. Nombre de ces écosystèmes ont déjà disparu ou subissent des vagues de chaleur marine que le dérèglement climatique aggrave. Les projections montrent toutefois que leur préservation reste possible dans les prochaines décennies, à condition d'éviter certains impacts.

 

La protection en mer révèle par ailleurs ses limites. Une étude publiée le 14 octobre 2026 dans la revue Science Advances, portant sur 861 aires marines protégées suivies pendant douze ans, montre par exemple que l'effort de pêche a augmenté après leur classement dans 58 % des zones étudiées. Seules les zones placées sous protection intégrale échappent à cette tendance. Le constat éclaire l'objectif de protection de 30 % des mers : la superficie classée ne suffit pas, encore faut-il que la protection soit effective.

 

3. Les forêts françaises à l'épreuve : mégafeux et mortalité accrue


L'été 2026 restera dans les annales. Sous l'effet de canicules à répétition et d'une sécheresse historique, près de 100 000 hectares de forêt ont brûlé en France, un record en 20 ans de mesures satellitaires. En Gironde, un seul feu a parcouru 42 000 hectares à la mi-juillet, une ampleur inconnue depuis 1949. Les données du système européen EFFIS plaçaient la France, dès le début du mois d'août, à plus de 99 000 hectares brûlés, soit plus du triple de sa moyenne des 14 dernières années (31 648 hectares).

 

Le 16 octobre, France Assureurs a réévalué la facture à 563 millions d'euros pour environ 22 500 sinistres, un bilan qui dépasse largement celui de 2022. Le coût écologique, lui, ne figure dans aucune police d'assurance (habitats détruits, continuités écologiques rompues, sols mis à nu et carbone forestier relâché dans l'atmosphère).

 

L'Inventaire forestier national apporte un éclairage complémentaire, sur le temps long. La mortalité des arbres a été multipliée par 2,5 entre les périodes 2005-2013 et 2016-2024. L'épicéa, le châtaignier et le frêne figurent parmi les essences les plus touchées. Plus surprenant, les forêts installées sur des sols disposant d'une importante réserve en eau paient le plus lourd tribut. Leur mortalité a en effet triplé en une décennie : composées d'essences moins adaptées au manque d'eau, elles ont moins bien résisté aux sécheresses successives.

 

Ces constats interrogent directement la politique forestière. Le projet de plan national de restauration rappelle que la capacité d’adaptation des forêts dépend de la diversité des essences et de la structure des peuplements et il prévoit de renforcer la prévention des incendies. L’adaptation des forêts ne peut plus reposer sur l’hypothèse d’un climat stable.


4. En France, un état de conservation préoccupant

 

Le projet de plan « Agir pour restaurer la nature » dresse lui-même un diagnostic sévère : sur les 132 types d'habitats d'intérêt communautaire présents en France, seuls 20 % se trouvent dans un état de conservation favorable. Les associations de protection de la nature avancent des chiffres convergents.

En effet, seul 16,5 % des habitats remarquables et 23,8 % des espèces protégées sont en bon état de conservation et un recul de 18,2 % des oiseaux communs est constaté depuis 2001. Le ministère évalue par ailleurs à plus de 49 milliards d'euros par an les services que rendent les écosystèmes français.

 

II. Les nouveaux textes et les négociations

 

A. Au niveau international : Erevan, la COP du bilan

 

La COP17 se tient à Erevan du 19 au 30 octobre 2026, conjointement avec la 12e réunion des Parties au Protocole de Carthagène sur la biosécurité et la 6e réunion des Parties au Protocole de Nagoya sur l'accès et le partage des avantages. Sa singularité tient à son objet. Il ne s'agit pas de négocier un nouvel accord, mais de mesurer, pour la première fois, l'écart entre les engagements pris à Montréal en décembre 2022 et leur réalisation. Le Cadre mondial de Kunming-Montréal fixe 4 objectifs pour 2050 et 23 cibles pour 2030, dont la protection de 30 % des terres et des mers, la restauration de 30 % des écosystèmes dégradés et la réduction des pressions exercées par les activités humaines.

 

Les premières journées ont rappelé l'échec des objectifs d'Aichi en 2020 et la nécessité, cette fois, de transformer les engagements en actions concrètes. À l'heure où ces lignes sont écrites, les négociations se poursuivent.

 

Un premier bilan mondial sans complaisance

 

Le premier rapport mondial sur la mise en œuvre du Cadre, présenté par les Nations unies le 18 octobre, sert de point de départ aux négociations. Près de 90 % des pays ont défini des objectifs nationaux de biodiversité, mais moins de la moitié des objectifs évalués suivent une trajectoire compatible avec leur réalisation. La grande majorité des 23 cibles reste hors d'atteinte. Seule la cible 8, qui vise à limiter les effets du changement climatique sur la biodiversité, apparaît en bonne voie. Le rapport en tire une conclusion nette : sans accélération rapide de la mise en œuvre collective, les objectifs de 2030 ne seront pas tenus. Selon le secrétariat de la Convention, les cibles de conservation progressent, tandis que les moyens de mise en œuvre accusent un retard marqué en ce qui concerne la mobilisation des ressources, la réorientation des subventions néfastes ou la gouvernance inclusive.

 

Le financement : un écart considérable

 

La cible 19 prévoit de mobiliser au moins 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d'ici 2030, toutes sources confondues, dont au moins 20 milliards par an de financements internationaux vers les pays en développement dès 2025 et 30 milliards en 2030. L'échéance de 2025 étant passée, Erevan constitue le premier rendez-vous où les Parties doivent rendre compte du respect de cet engagement chiffré. La France défend l'élargissement du cercle des pays contributeurs, dont la liste n'a pas évolué depuis 2006 et n'inclut ni la Chine, ni l'Inde, ni les pays du Golfe.

 

Les chiffres présentés à Erevan mesurent l'ampleur de l'écart. Les coûts environnementaux et sociaux cachés de nos modèles économiques sont évalués entre 11 000 et 24 000 milliards de dollars par an, bien au-delà de l'ensemble des aides publiques. Fin 2023, seuls 32,7 milliards de dollars avaient été consacrés à la biodiversité. Selon le PNUE, 7 300 milliards de dollars de financements publics et privés ont soutenu en 2023 des activités dommageables pour la nature, contre 220 milliards pour les solutions fondées sur la nature, soit un ratio de 30 dollars pour dégrader contre 1 seulement pour restaurer.

 

Quelques annonces témoignent néanmoins d'une mobilisation. Les investissements privés en faveur du Fonds pour les forêts tropicales (TFFF) ont atteint 7,2 milliards de dollars, et 34 institutions ont signé la déclaration de Rotterdam pour le soutenir. Le 16 octobre, 9 neuf donateurs privés, dont le Bezos Earth Fund, ont lancé la Species Recovery Alliance : ils s'engagent à consacrer plus de 500 millions de dollars d'ici 2030 au rétablissement des espèces menacées dans plus de 100 pays, parallèlement à une coalition intergouvernementale de seize États (CARES).

 

La déforestation demeure au cœur des enjeux. Si elle a par exemple reculé de 42 % en Amazonie en 2026, avec un objectif de déforestation nulle en 2030, 595 milliards de dollars ont en revanche été investis dans des activités qui y contribuent, entre 2020 et 2026. La plupart des politiques publiques ne limitent pas efficacement ces flux. Les États sont appelés à renforcer la transparence et à mobiliser les instruments prudentiels pour réduire le financement de la déforestation.

 

Les subventions dommageables

 

La cible 18 impose de réduire d'au moins 500 milliards de dollars par an, d'ici 2030, les incitations et subventions néfastes à la biodiversité. C'est l'un des engagements les plus en retard. Le débat porte notamment sur les soutiens aux énergies fossiles, évalués à 2 600 milliards de dollars par an, ainsi que sur les politiques agricoles et de pêche.

 

Le fonds de Cali : un mécanisme qui ne décolle pas

 

Créé à la COP16, le fonds de Cali organise le partage des avantages tirés de l'utilisation des informations de séquençage numérique des ressources génétiques. Les entreprises qui en tirent profit, notamment des secteurs pharmaceutiques, cosmétiques, des biotechnologies ou encore de l’agro-industrie, sont invitées à y verser 1 % de leurs bénéfices ou 0,1 % de leur chiffre d'affaires. Au moins la moitié des ressources doit bénéficier aux peuples autochtones et aux communautés locales.

 

Le bilan est sans appel : à l'ouverture de la COP17, le fonds n'avait reçu qu'entre 6 000 et 7 000 dollars selon les sources, versés par trois petites entreprises, et à peine plus de 10 000 dollars de promesses, pour un objectif d'un milliard de dollars par an. Aucun grand laboratoire pharmaceutique n'y a par exemple contribué. Les entreprises invoquent le risque de double paiement, au regard des régimes nationaux d'accès et de partage des avantages, ainsi qu'un manque de confiance dans le dispositif.

 

La Chine s'oppose à toute contribution obligatoire tandis que plusieurs pays africains insistent sur un principe de justice plutôt que de philanthropie. La France privilégie quant à elle le volontariat. De l’autre côté, les pays en développement réclament aussi des transferts de technologie. Le passage à un mécanisme contraignant reste très incertain.

 

Les entreprises et la cible 15

 

Le Cadre prévoit que les grandes entreprises et les institutions financières évaluent et publient leurs risques, dépendances et impacts sur la biodiversité. Le bilan mondial révèle que deux tiers des objectifs nationaux relatifs aux entreprises et aux institutions financières ne présentent aucun progrès ou un progrès insuffisant. Pour faciliter la mesure, la Nature Positive Initiative a présenté 4 indicateurs : l'étendue des écosystèmes, leur état écologique, le risque d'extinction et l'évolution des populations.

29 entreprises, parmi lesquelles Schneider Electric et BHP, les testent avec le soutien de la TNFD et du SBTN. Ces outils visent à simplifier le reporting et à orienter plus efficacement l'action, y compris en matière de crédits biodiversité. Le lancement, pendant la conférence, du projet de texte de l'ISSB sur la nature prolonge ce mouvement.

 

Les zones clés pour la biodiversité menacées par l'extraction

 

Selon un rapport présenté le 22 octobre, 19 % des zones terrestres clés pour la biodiversité qui ne bénéficient d'aucune gestion conservatoire sont couvertes par des projets pétroliers et gaziers, et 15 % par des projets miniers. Toutes les zones critiques ne font donc pas l'objet de mesures de conservation, ce qui fragilise l'objectif de protection de 30 % des terres et des mers d'ici 2030. Les auteurs du rapport plaident pour une mise à jour de l'inventaire de ces zones, dont la part pourrait être sous-estimée, avec des risques pour le climat et la sécurité alimentaire.

 

La science contestée

 

Les tensions sur les questions scientifiques atteignent un niveau inédit. La Russie conteste la mention du rapport « Nexus » de l'IPBES, consacré aux interconnexions entre biodiversité, alimentation, santé et climat, et s'oppose, comme les États-Unis, à ce que ces travaux soient intégrés dans les textes officiels. Cette remise en cause de la science est un signal particulièrement préoccupant.

 

Nature et santé

 

La conférence a aussi mis en lumière les liens entre nature et santé. La Colombie-Britannique expérimente depuis 2019 la prescription, par les professionnels de santé, d'activités en pleine nature, avec des résultats jugés très encourageants. Les participants appellent à étendre cette démarche à l'échelle internationale, à mieux faire connaître la relation entre nature et santé et à réduire les émissions polluantes, en particulier dans le secteur pharmaceutique.

Les synergies entre conventions

La Convention a lancé une feuille de route multilatérale pour renforcer la coopération entre les conventions, qui retient 46 actions prioritaires. La Chine développe des projets associant restauration de la biodiversité et puits de carbone. La Turquie, qui accueillera la COP sur le climat en novembre, propose un « protocole de synergie de Rio » reliant les Conventions climat, biodiversité et désertification, issues du Sommet de la Terre.

 

La feuille de route d'Erevan

 

À l'issue des négociations, les États doivent examiner une feuille de route destinée à

accélérer l'application du Cadre, que les conclusions du Conseil de l'Union désignent comme le « Yerevan Pathway ». Elle conditionnera la préparation du second examen mondial prévu en 2029. Le programme comprend aussi un plan d'action sur le genre, des orientations sur la biologie de synthèse et, pour le PNUE, le lancement le 26 octobre d'une plateforme consacrée aux écosystèmes de montagne et d'eau douce, puis la présentation le 29 octobre d'un premier rapport sur les progrès de la restauration écologique.

 

Les positions européenne et française

 

Le 12 octobre, le Conseil de l'Union a adopté les conclusions qui fixent le mandat de négociation européen. L'Union refuse tout abaissement de l'ambition convenue à Montréal, appelle à une intégration de la biodiversité dans l'ensemble des politiques et des secteurs sur une base scientifique solide, et demande un accroissement des financements publics et privés, notamment par des approches innovantes comme les crédits nature à haute intégrité. La France, selon le ministère, défend un bilan assorti de recommandations opérationnelles, l'élargissement des contributeurs, une meilleure prise en compte des connaissances scientifiques et le renforcement des synergies entre les conventions sur le climat, la biodiversité et la désertification. Elle met en avant la cible 3 (30 % d'aires protégées), sur laquelle son bilan est favorable.

 

Cette posture n'est pas exempte de tensions. L'Union plaide à Erevan pour l'ambition alors qu'elle simplifie, au même moment, plusieurs pans de son droit de l'environnement. La France défend la protection de la nature tout en ayant assoupli, ces derniers mois, des pans de son droit agricole, de l'aménagement et de la compensation écologique. La crédibilité des deux délégations se jouera aussi sur cette cohérence.

 

B. Au niveau communautaire

 

1. Le mandat de l'Union pour la COP17

 

Les conclusions du Conseil du 12 octobre méritent une lecture attentive au-delà de la négociation internationale. En inscrivant les crédits nature à haute intégrité parmi les priorités européennes, le Conseil confirme l'orientation engagée par la Commission depuis sa feuille de route du 7 juillet 2025. Le texte rappelle aussi l'attachement de l'Union à l'objectif de protection d'au moins 30 % des terres et des mers d'ici 2030, que les États membres déclinent dans leurs propres stratégies.

 

2. Les Omnibus

 

L'Omnibus VIII et l'accélération des évaluations environnementales

 

Le 30 septembre, le Conseil a arrêté sa position de négociation sur le projet de règlement relatif à l'accélération des évaluations environnementales, pièce maîtresse du paquet de simplification « Omnibus VIII » présenté par la Commission en décembre 2025. Ce paquet modifie six actes : le règlement sur l'accélération des évaluations, un règlement et une directive de simplification des règles environnementales (sur lesquels le Coreper avait arrêté sa position dès le 24 juin 2026), la directive INSPIRE, ainsi qu'un règlement et une directive suspendant l'obligation de désigner un mandataire au titre de la REP.

 

La position du Conseil sur les évaluations environnementales comporte cinq inflexions. Elle dresse une liste exhaustive des projets stratégiques éligibles à la nouvelle « boîte à outils » et aux procédures accélérées, que de futurs actes pourront compléter. Elle rationalise les dispositions sectorielles d'autorisation, notamment celles du règlement pour une industrie « zéro net », du règlement sur les puces et du règlement sur les matières premières critiques. Elle allonge les délais proposés par la Commission afin que les autorités restent en mesure d'instruire. Elle révise la clause d'exclusion pour garantir le plein respect de la convention d'Aarhus, ce qui préserve l'accès au juge. Elle organise enfin un point de contact unique avec une souplesse suffisante pour les États dotés de structures décentralisées.

 

Le point le plus sensible pour la biodiversité concerne les directives « Habitats » et « Oiseaux ». Dans sa proposition initiale, la Commission envisageait de ne plus regarder la perturbation d'espèces protégées comme déclenchant le régime de protection dès lors que des mesures d'atténuation appropriées étaient prévues. Le Conseil étend cette disposition à des activités récurrentes bien définies, comme la sylviculture et l'entretien des cours d'eau, tout en ajoutant des garanties contre les incidences négatives sur les populations animales et végétales. Le rapprochement avec la jurisprudence française est frappant. Le Conseil d'État raisonne déjà, depuis 2022, en termes de « risque suffisamment caractérisé » apprécié après mesures d'évitement et de réduction. Le texte européen pourrait ainsi consacrer, à l'échelle de l'Union, une logique proche, en l'étendant à des activités jusqu'ici soumises à un examen au cas par cas. Il devra se concilier avec la jurisprudence de la Cour de justice, qui interprète strictement l'article 12 de la directive « Habitats ».

 

Au Parlement européen, le vote en commission initialement prévu le 1er octobre n'a pas eu lieu, ce qui retarde le calendrier. La présidence Irlandaise vise néanmoins un accord provisoire d'ici la fin de l'année, dans le cadre de la feuille de route « Une Europe, un marché » qui prévoit de conclure tous les paquets de simplification d'ici la fin de 2027.

 

L'Omnibus X sur les produits phytopharmaceutiques

 

Le paquet de simplification relatif aux produits phytopharmaceutiques, dit « Omnibus X », poursuit son chemin au Conseil. Plusieurs organisations de la société civile appellent la France à s'opposer au compromis lors du Conseil Agriculture et pêche des 26 et 27 octobre et réclament une étude d'impact sur la santé et la biodiversité. Nous reviendrons sur ce dossier dès que les positions des États seront connues.

 

3. Le règlement déforestation : une application au 30 décembre 2026

 

Après deux reports, le règlement (UE) 2023/1115 s'appliquera le 30 décembre 2026 aux grandes et moyennes entreprises ainsi qu'aux micro et petites entreprises du secteur du bois, puis le 30 juin 2027 aux autres micros et petites entreprises. Dans son rapport du 4 mai 2026, la Commission a choisi de ne pas rouvrir le texte et privilégie des mesures d'application, notamment des orientations actualisées, des foires aux questions, des mises à jour du système d'information et un règlement délégué modifiant la liste des produits concernés, publié au Journal officiel le 17 septembre 2026. La Commission estime que l'ensemble des simplifications réduit d'environ 75 % le coût annuel de mise en conformité par rapport au texte d'origine.

 

4. Les textes à vocation financière

 

Les crédits nature : la construction d'un cadre européen

 

La feuille de route présentée par la Commission le 7 juillet 2025 prévoit la constitution d'un groupe d'experts, une évaluation de l'offre et de la demande à l'échelle de l'Union, la présentation de critères et de méthodologies de certification en 2026, l'adoption des premières méthodes d'agriculture carbone au titre du règlement CRCF assorties de co-bénéfices obligatoires pour la biodiversité et un programme pilote entre 2025 et 2027. Le Comité économique et social européen a rendu son avis le 18 février 2026 : il demande un cadre fondé sur des principes d'intégrité stricts, le respect de la séquence éviter-réduire-compenser (ERC) et une gouvernance scientifique et participative. Il préconise également une approche prudente quant à l'adoption d'un acte contraignant, les crédits devant rester volontaires et compléter, sans les remplacer, les financements publics.

 

Le cadre financier pluriannuel 2028-2034 et l'avenir du programme LIFE

 

Les négociations sur le prochain budget européen se poursuivent et la question de la biodiversité y reste ouverte. La proposition de la Commission du 18 juillet 2025 supprime le programme LIFE en tant que tel et intègre ses activités dans des instruments plus larges, sans cible de dépense dédiée à la biodiversité. Or LIFE, seul instrument européen consacré à l'environnement depuis plus de 30 ans, a cofinancé 2 260 projets depuis 2014 pour près de 5 milliards d'euros. Le Comité national de la biodiversité, l'UICN et plus de 80 organisations françaises ont demandé son maintien. L'enjeu est direct pour la mise en œuvre du règlement sur la restauration de la nature, dont le financement reposait en partie sur LIFE.

 

C. Au niveau national :

 

1. Le plan « Agir pour restaurer la nature » transmis à Bruxelles

 

Le cadre juridique

 

Le règlement (UE) 2024/1991 du 24 juin 2024 relatif à la restauration de la nature est d'application directe. Il impose aux États membres des objectifs de restauration pour 2030, 2040 et 2050, écosystème par écosystème, et son article 16 leur imposait de transmettre un projet de plan national au plus tard le 1er septembre 2026. La France l'a adressé à la Commission le 9 octobre, avec un mois de retard, et le ministère l'a présenté à la presse le 14 octobre comme un projet appelé à évoluer. La consultation préalable, organisée sous l'égide de la Commission nationale du débat public, a recueilli plus de

12 000 contributions.

 

Les objectifs, écosystème par écosystème

 

Les habitats d'intérêt communautaire

 

Le plan prévoit de restaurer 30 % des habitats dégradés d'intérêt communautaire d'ici 2030, en priorité dans les sites du réseau Natura 2000. Le point de départ est préoccupant puisque seuls 20 % des

132 types d'habitats présents en France se trouvent dans un état de conservation favorable.

 

Les écosystèmes agricoles

 

La transition agroécologique doit être accompagnée sur 4 millions d'hectares, soit environ 13 % de la surface agricole. Le plan retient trois leviers, à savoir le soutien à l'élevage herbager extensif et au maintien des prairies permanentes, le développement de la mosaïque paysagère riche en haies et la réduction de l'usage et des risques des produits phytopharmaceutiques et des engrais minéraux. Deux indicateurs mesureront la trajectoire : le stock de carbone organique dans les sols cultivés et la part des terres agricoles présentant des particularités topographiques à haute diversité. L'État mobilise entre

916 et 991 millions d'euros par an pour les seuls milieux agricoles, au moyen des mesures agroenvironnementales et climatiques de la PAC, des aides à l'agriculture biologique, des paiements pour services environnementaux et du programme Agrifaune. Le ministère rappelle que 70 % des cultures alimentaires dépendent des insectes pollinisateurs, un service évalué à deux milliards d'euros par an pour l'agriculture française.

 

Les forêts

 

Des mesures de restauration concerneront 5 millions d'hectares d'ici 2030 avec des mesures d'adaptation au changement climatique, de diversification des essences, de prévention des incendies et de gestion durable. Après l'été 2026 et les constats de l'Inventaire forestier national, ce volet prend une acuité particulière.

 

Les cours d'eau, zones humides et tourbières

 

Le plan identifie plus de 1 500 obstacles obsolètes à supprimer ou à corriger et vise la restauration de plus de 8 000 hectares de tourbières drainées, ainsi que celle des zones humides et des plaines alluviales.

 

Les milieux marins

 

Il prévoit des mesures de restauration sur environ 66 700 hectares d'habitats marins, la recréation de 9 500 hectares d'habitats et le classement de 5 % des eaux métropolitaines en protection forte d'ici 2030.

 

Les espaces urbains.

 

Conformément au règlement, le plan entend éviter toute diminution nette des espaces verts et du couvert arboré dans les communes concernées, en améliorant la qualité écologique des espaces verts, en restaurant les sols et le cycle naturel de l'eau et en renforçant les continuités écologiques. Cette obligation intéresse directement les collectivités et les aménageurs, et devra s'articuler avec la trajectoire de sobriété foncière.

 

La gouvernance et le financement

 

Le plan se présente comme un cadre transversal qui met en cohérence les politiques existantes, notamment la stratégie nationale pour la biodiversité, la politique de l'eau, les programmes en faveur des haies et le réseau Natura 2000. Sa mise en œuvre reposera sur une coordination entre l'État et les régions, les comités régionaux de la biodiversité, les agences de l'eau et les collectivités. Son coût est évalué entre 4,6 et 5,2 milliards d'euros par an, dont environ 3,1 milliards de moyens déjà identifiés, ce qui laisse un besoin de financement compris entre 1,5 et 2 milliards d'euros par an. Le ministère évalue à plus de 49 milliards d'euros par an les services rendus par les écosystèmes français et estime qu'un euro investi dans la restauration génère entre 8 et 38 euros de bénéfices.

 

Les critiques et les points de vigilance

 

France Nature Environnement, la Société nationale de protection de la nature, la LPO, Surfrider Foundation Europe et Humanité & Biodiversité saluent l'étape mais demandent de « passer des engagements aux résultats ». Elles redoutent l'absence de mesures nouvelles suffisamment fortes avant 2030, des contradictions avec les politiques agricoles, énergétiques et d'aménagement, et rappellent que la restauration ne doit ni se substituer à la protection des milieux encore en bon état, ni servir à légitimer de nouvelles destructions. Les organisations agricoles, de leur côté, attendent des garanties sur la compatibilité des mesures avec la viabilité économique des exploitations.

 

Ces critiques portent sur l’essentiel. Le plan dessine bien une politique de restauration des écosystèmes à l’horizon 2050, avec des étapes en 2030 et en 2040, pour les terres agricoles, les forêts, les rivières, les zones humides et les villes. Mais il repose pour l’essentiel sur des politiques publiques existantes, sans toujours en assurer la cohérence et ne tient pas compte des reculs récents. En effet, il y a eu un assouplissement de l’objectif de zéro artificialisation nette, l’adoption des paquets Omnibus européens, un allègement des règles de protection des espèces et, désormais, un report possible de la compensation.

 

La portée juridique et le calendrier

 

Le projet n'est pas encore opposable, mais il n'est pas dépourvu d'enjeux contentieux. Le règlement fixe des obligations de résultat chiffrées et datées, dont la Commission contrôlera le respect et dont le non-respect pourrait, à terme, fonder un recours en manquement ou des actions devant le juge national, sur le modèle des contentieux climatiques. La qualité du plan définitif, la précision de ses objectifs et la réalité de ses financements conditionneront donc la sécurité juridique de l'État comme celle des acteurs chargés de le mettre en œuvre. Une participation du public doit intervenir à l'automne, l'Autorité environnementale doit rendre son avis d'ici la fin de l'année, la Commission formulera ses observations vers le printemps 2027, et la version définitive devra être arrêtée avant fin septembre 2027. Collectivités, gestionnaires de milieux, agriculteurs, forestiers et opérateurs économiques disposent ainsi de plusieurs mois pour peser sur son contenu.

 

2 La mise en œuvre différée des mesures de compensation

 

Le ministère de la Transition écologique soumet à consultation publique le projet de décret d'application de l'article 42 de la loi de simplification de la vie économique. Ce texte crée un article R. 163-15 du code de l'environnement, qui organise une mise en œuvre différée des mesures de compensation.

 

Depuis la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, les mesures de compensation doivent être effectives pendant toute la durée des atteintes, sans possibilité d'en différer la réalisation. La loi de simplification permet désormais, lorsque la complexité ou les délais de mise en œuvre l'exigent, de compenser les pertes intermédiaires dans un délai raisonnable et écologiquement pertinent, fixé par l'arrêté d'autorisation environnementale, en visant à son terme une absence de perte nette, voire un gain de biodiversité.

 

Le projet de décret précise cinq critères d'appréciation de ce délai, parmi lesquels la maîtrise foncière. L'autorisation devra comporter six catégories de mentions : les mesures différées, leur implantation ou les unités acquises, le délai, les échéances intermédiaires, les résultats visés et, le cas échéant, les mesures complémentaires. Le champ d'application est très large et inclut les dérogations « espèces protégées ».

 

Le ministère souligne que ni les exigences de la séquence éviter-réduire-compenser ni l'objectif de compensation des atteintes résiduelles ne sont remis en cause. Mais l'argument ne convainc pas et les retours d'expérience montrent déjà la faiblesse de nombreuses mesures de compensation. En autoriser le report revient à admettre des pertes de biodiversité pendant plusieurs années, au moment même où le vivant n'a jamais été aussi menacé.

 

3. Le projet de loi de finances pour 2027

 

Présenté en Conseil des ministres le 1er octobre, le budget du ministère de la Transition écologique s'établit à 11,4 milliards d'euros, un niveau globalement stable. Le fonds vert remonte à 1 milliard d'euros en autorisations d'engagement, soit 150 millions de plus qu'en 2026, dont 100 millions fléchés vers la forêt, et le financement de l'Office national des forêts atteint 236 millions d'euros. Le projet annuel de performances fait toutefois apparaître une nouvelle légère érosion des crédits du programme 113

« Paysages, eau et biodiversité », qui porte la stratégie nationale pour la biodiversité.

 

Plus largement, le projet de loi de finances prévoit une stagnation des dépenses favorables à l'environnement, à 48 milliards d'euros, tandis que les dépenses défavorables augmentent de 3 milliards par rapport à 2026. Cette trajectoire s'écarte de l'exigence de financements pérennes que la Cour des comptes a soulignée dans son rapport d'octobre sur la transition écologique. Les investissements de décarbonation des ménages, des entreprises et du secteur public, qui ont atteint 104,7 milliards d'euros en 2024 avant un léger recul en 2025 dans les transports routiers, le logement et la production d'énergie, devraient plus que doubler d'ici 2030, et les investissements défavorables au climat reculer d'environ

30 %.

 

III. La jurisprudence

 

1. Le juge qui prescrit une mesure de réduction doit en vérifier lui-même l'effectivité (CE,

15 octobre 2026, n° 506925)

 

Le litige portait sur l'autorisation environnementale d'un parc de quatre éoliennes. Pour écarter le moyen tiré de l'absence de dérogation « espèces protégées » au regard du risque pour le milan royal, la cour administrative d'appel de Versailles avait elle-même imposé un dispositif de détection et d'arrêt automatisé des machines. Elle avait toutefois laissé à l'administration le soin de valider la fiabilité de ce dispositif avant la mise en service.

 

Le Conseil d'État censure ce raisonnement. La cour pouvait prescrire une mesure de réduction, mais il lui appartenait de s'assurer elle-même que cette mesure présentait des garanties d'effectivité suffisantes pour que le risque ne soit plus suffisamment caractérisé. En renvoyant ce contrôle à l'administration, elle a méconnu son office. La décision prolonge l'avis contentieux du 9 décembre 2022 et la décision du 18 novembre 2024 qui avait admis que le juge tienne compte des mesures qu'il prescrit lui-même.

 

2. Le renforcement d'un plan de bridage par le juge (CAA Douai, 8 octobre 2026, n° 24DA02392)

 

Dans le même esprit, la cour administrative d'appel de Douai confirme que le juge peut renforcer une mesure de bridage d'un parc éolien et écarter ainsi le moyen tiré de l'absence de dérogation, sans imposer au pétitionnaire de solliciter celle-ci. Rapprochée de la décision du Conseil d'État du 15 octobre, cette solution montre que la voie reste ouverte, à la condition que l'effectivité de la mesure soit établie au moment où le juge statue.

 

3. La régularisation de la dérogation « espèces protégées » (CE, 2 octobre 2026, n° 511584)

 

Le Conseil d'État juge que l'obtention d'une dérogation « espèces protégées » peut faire l'objet d'une régularisation sur le fondement de l'article L. 181-18 du code de l'environnement. Cette solution sécurise les projets autorisés sans dérogation alors qu'elle était requise, sans dispenser leurs porteurs de satisfaire, au stade de la régularisation, aux trois conditions cumulatives de l'article L. 411-2 : absence de solution alternative satisfaisante, absence d'atteinte au maintien des populations dans un état de conservation favorable et justification par l'un des motifs limitativement énumérés.

 

4. La chasse des galliformes de montagne suspendue en référé

 

Les juges des référés ont suspendu, en ce début de saison, plusieurs arrêtés préfectoraux autorisant la chasse d'espèces de montagne en mauvais état de conservation. Le tribunal administratif de Grenoble l'a fait le 12 octobre pour le lièvre variable, le tétras-lyre et la perdrix bartavelle en Haute-Savoie, après des ordonnances comparables des 8 et 9 octobre dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le tribunal administratif de Toulouse a suspendu le 14 octobre l'arrêté du préfet de l'Ariège du 2 octobre en tant qu'il fixait le prélèvement maximal autorisé de perdrix grises de montagne. Ces décisions confirment l'exigence d'une justification scientifique des quotas au regard de l'état des populations.

 

IV. La biodiversité et les entreprises

 

1. Porteurs de projets : documenter l'effectivité dès l'origine

 

La jurisprudence d'octobre adresse un message clair aux développeurs d'énergies renouvelables, aux industriels et aux aménageurs. La dispense de dérogation « espèces protégées » repose sur des mesures d'évitement et de réduction dont l'effectivité doit être démontrée, et non simplement promise. Chaque mesure, que ce soit les systèmes de détection et d'arrêt, les plans de bridage ou les calendriers de travaux, doit s'appuyer sur des données locales, des retours d'expérience et des protocoles de suivi. La possibilité de régulariser une dérogation ne dispense pas d'une analyse rigoureuse en amont mais offre en revanche une voie de sécurisation pour les projets déjà autorisés et contestés.

 

Le projet de décret sur la compensation différée ne change rien à cette exigence. Il ouvre une souplesse de calendrier, mais l'arrêté d'autorisation devra fixer des échéances intermédiaires et des résultats précis, dont le non-respect exposera le porteur de projet à des sanctions administratives et à des recours. Le report de la compensation appelle donc une ingénierie juridique et écologique plus exigeante, pas moins.

 

2. Reporting : la nature entre dans les normes internationales

 

La Fondation IFRS a lancé le 22 octobre, pendant la COP17, le projet de « Practice Statement » de l'ISSB consacré aux informations relatives à la nature. Ce document facultatif complétera IFRS S1 et S2 sans les modifier. Il s'appuie sur les travaux de la TNFD et sur son approche LEAP (localiser, évaluer, apprécier, préparer) et vise à améliorer la qualité, la pertinence et la comparabilité des informations communiquées aux investisseurs. Le projet introduirait deux indicateurs : le montant et la part des actifs ou activités vulnérables aux risques liés à la nature, d'une part, et le montant et la part des actifs ou activités susceptibles de bénéficier d'opportunités économiques liées à la nature, d'autre part. La consultation publique court jusqu'au 19 février 2027.

 

Les quatre indicateurs de la Nature Positive Initiative, testés par 29 entreprises, participent du même mouvement de standardisation de la mesure. Ce mouvement international contraste avec l'allègement européen. En effet, la directive Omnibus I, en vigueur depuis le 18 mars 2026, a relevé le seuil de la CSRD à 1 000 salariés et la Commission a adopté le 3 juillet 2026 des ESRS révisés et simplifiés. Les grands groupes exposés à des marchés internationaux ou à des investisseurs exigeants auront intérêt à structurer dès maintenant leur analyse des dépendances et des impacts sur la nature, quel que soit le référentiel finalement applicable.

 

3. Fonds de Cali et plan de restauration : de nouveaux points d'attention


Les entreprises qui exploitent des informations de séquençage numérique des ressources génétiques (pharmacie, cosmétique, biotechnologies, agro-industrie) sont appelées à contribuer au fonds de Cali, à hauteur de 1 % de leurs bénéfices ou de 0,1 % de leur chiffre d'affaires. L'échec du volontariat nourrit le débat sur un éventuel caractère obligatoire : les décisions d'Erevan sur le fonctionnement du fonds intéressent directement leurs directions juridiques et RSE. Sur le plan national, le projet de plan de restauration concerne au premier chef les exploitants agricoles et forestiers, les gestionnaires d'ouvrages hydrauliques et les aménageurs.

 

V. La finance liée à la biodiversité, dont les crédits biodiversité

 

1. Le financement, angle mort du plan de restauration

 

Le projet de plan national évalue le coût annuel de sa mise en œuvre entre 4,637 et 5,222 milliards d'euros. Le ministère a identifié environ 3,1 milliards d'euros de moyens existants, provenant surtout de l'État, de ses opérateurs et des collectivités. Les associations estiment le besoin non couvert entre 1,5 et 2,1 milliards d'euros par an. Le ministère annonce la poursuite de l'identification des financements publics, la mobilisation des fonds européens et l'exploration des financements privés, avec l'appui d'un comité national des financeurs de la biodiversité. L'argument économique plaide pour l'investissement : selon le ministère, un euro consacré à la restauration de la nature génère entre 8 et 38 euros de bénéfices.

 

2. À Erevan, la mobilisation des ressources au cœur des négociations

 

Le premier examen mondial confirme que la mobilisation des ressources reste l'un des points les plus faibles de la mise en œuvre du Cadre de Kunming-Montréal. Le rapport de un dollar pour restaurer contre 30 pour dégrader résume l'enjeu. L'UICN demande aux Parties de traduire les conclusions de cet examen en décisions concrètes et d'augmenter fortement les ressources provenant de toutes les sources, en s'appuyant sur la stratégie 2026-2030 du Fonds pour le cadre mondial de la biodiversité. L'avenir du fonds de Cali et la place de la philanthropie, illustrée par la Species Recovery Alliance, constituent les autres enjeux financiers majeurs de la conférence.

 

3. Les crédits biodiversité : un marché encore embryonnaire

 

Les crédits biodiversité ne représentent encore qu'un marché d'un peu plus de cinq millions de dollars vendus dans le monde entre 2022 et 2026. En France, le dispositif « France Crédits Biodiversité », nouvelle dénomination depuis mai 2026 des sites naturels de compensation, de restauration et de renaturation créés par la loi Industrie verte, compte plus de 40 sites en émergence, avec un objectif de trente sites agréés d'ici 2030.

 

Le premier site agréé, celui des tourbières de la Tuile et des Pradeaux, dans le Puy-de-Dôme, illustre le modèle. Il vise à restaurer 57 hectares de milieux dégradés, qui abritent 14 habitats d'intérêt communautaire et des espèces à fort enjeu : 15 hectares de tourbières seront restaurés, 21 hectares d'estives reconnectés et 19 hectares de forêt diversifiés. Son financement repose sur la vente de 56 unités de compensation et de restauration d'un hectare chacune. Les régions structurent par ailleurs l'offre avec notamment la plateforme régionale du Grand Est qui a conduit, jusqu'au 30 septembre, un appel à manifestation d'intérêt destiné à identifier des projets susceptibles de devenir des sites agréés.

 

Le plan national de restauration pourrait offrir à ces instruments un débouché, à la condition de garantir leur intégrité. Comme l'a rappelé le Comité européen des régions, ces outils ne peuvent que compléter, et jamais remplacer, des financements publics ambitieux et une réglementation contraignante. La sécurisation contractuelle de ces opérations (obligations réelles environnementales, conventions de compensation, cessions de crédits) devient un enjeu juridique à part entière, que la perspective d'une compensation différée rend plus sensible encore.

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