11,4 milliards d’euros. Ce chiffre a marqué les esprits : il s’agit du montant des indemnités journalières (IJ) versées au titre des arrêts maladie en 2024. Un montant en hausse de 60% en 10 ans selon la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), avec des arrêts devenus à la fois plus fréquents et plus longs. De quoi inquiéter la Cnam et le gouvernement, mais aussi les employeurs et les salariés.
Alors comment se sentent les salariés au travail ? Y rencontrent-ils
des difficultés physiques ou psychologiques ? Qu’est-ce qui pourrait être mis
en place pour améliorer leur santé au travail ?
En collaboration avec Ronan Chastellier, sociologue et maître de
conférence à l’Institut d’Études Politiques de Paris, deuxiemeavis.fr a
missionné OpinionWay pour prendre la température au sein des entreprises.
Des freins physiques et psychologiques ayant une incidence sur le
travail
Quand on leur demande ce qui les empêcheraient de tenir durablement dans
leur activité professionnelle, les salariés parlent de freins physiques (50%
une fatigue persistante ou un épuisement physique, 44% un trouble
musculosquelettique, 30% une maladie chronique ou affection longue durée, 25%
un trouble visuel) ainsi que de symptômes psychologiques (46% un épuisement
mental, une saturation, 45% du stress, une pression, un rythme élevé, 43% une
baisse de motivation, une perte de sens). Les freins physiques comme
psychologiques existent chez les moins de 35 ans, mais restent encore modérés
et peu ancrés. Malgré un stress élevé (47%), signe d’une forte pression dès
l’entrée dans la vie active, les autres indicateurs traduisent un engagement
solide malgré cette intensité. En revanche, tout bascule ensuite, pour les
35-49 ans.
Un choc des générations : 54% des 35-49 ans au bord de l’épuisement
mental versus 46% des plus de 50 ans
« Entre 35 et 49 ans, on observe un véritable point de bascule avec une
intensification de tous les indicateurs : la fatigue atteint son niveau le plus
élevé (55% versus 49% chez les moins de 35 ans), les troubles musculo
squelettiques progressent fortement (46% versus 36%) et les maladies chroniques
augmentent (28% versus 23%), révélant une accumulation des contraintes
physiques et une usure qui devient durable. »,
explique Ronan Chastellier. « Côté psychologique, on constate la même
bascule : l’épuisement mental atteint 54% (versus 39% avant), la baisse de
motivation ou perte de sens grimpe à 50% (versus 37%) et le stress reste très
élevé (48%), ce qui révèle une phase de surcharge et surtout une crise de sens
liée au milieu de carrière, renforcée par le cumul des responsabilités
professionnelles et personnelles. Chez les seniors (plus de 50 ans), la fatigue
reste élevée (46%), mais elle s’inscrit davantage dans une logique d’endurance
à long terme que de surcharge ponctuelle. »
Une usure professionnelle précoce : 42% des moins de 35 ans ressentent
déjà des signaux liés à l’âge
Chez les moins de 35 ans, le ressenti de fatigue au travail est plus important (49%) que chez les plus de 50 ans (46%). « Ce résultat peut sembler contre-intuitif, mais il s’explique assez bien si on regarde les logiques générationnelles et professionnelles. Chez les moins de 35 ans, la fatigue est souvent plus ressentie car ils sont dans des phases de forte intensité : prise de poste, volonté de faire leurs preuves, pression de performance, horaires parfois irréguliers. À cela s’ajoute une frontière plus floue entre vie pro et perso (hyperconnexion, réseaux…), ce qui accentue le sentiment de fatigue. À l’inverse, les plus de
50 ans déclarent moins de
fatigue, parce qu’ils ont généralement plus d’expérience et de maîtrise de leur
travail. Ils savent mieux gérer leur charge et occupent souvent des postes plus
stables ou avec davantage d’autonomie. Enfin, il y a aussi un effet de
perception et de déclaration : les jeunes expriment plus facilement leur
fatigue (génération plus ouverte sur le bien-être), tandis que les seniors
peuvent avoir tendance à la relativiser ou à moins la verbaliser. », décrypte
Ronan Chastellier.
Maladie grave au travail: un tabou qui persiste
En revanche, en cas de pathologie grave, l’attitude à adopter au travail – en parler ou pas et à qui –
« dépend des circonstances » dans la majorité des cas pour toutes les tranches d’âge (36% des Français). Mais c’est le passage autour de 35 ans qui marque une évolution vers plus d’ouverture (24% des 35-49 ans en parleraient ouvertement au sein de l’entreprise), avant un repli relatif après 50 ans (18%). Au global, ce sont quand même 16% des salariés qui éviteraient d’évoquer une maladie grave dans le cadre professionnel, par crainte d'éventuelles répercussions (19% des plus de 50 ans).
75% des salariés seraient prêts à intégrer au moins un changement de
routine pour rester performants au travail
L’analyse par tranche d’âge montre des logiques très différentes dans la manière de rester performant au travail, avec un véritable gradient générationnel.
Chez les moins de 35 ans, paraître performant est la clé. Ils sont de loin les plus nombreux à vouloir mettre en place au moins une action (86%) pour maintenir leur niveau de performance, notamment d’abord à travers une meilleure hygiène de vie (activité physique, alimentation, habitudes de vie), puis l’attention portée à leur apparence et, si nécessaire, des interventions esthétiques non invasives (15%).
« Cela traduit une génération qui associe fortement performance professionnelle et optimisation personnelle globale.
Entre 35 et 49 ans, le niveau d’engagement reste élevé (76% prêts à
agir), mais les choix sont plus ciblés : formations et adaptations
professionnelles (39% versus 32% avant 35 ans et après 50) et maintien d’un bon
niveau d’activité physique. En revanche, les démarches liées à l’apparence
diminuent, signe d’une approche plus centrée sur les compétences que sur
l’image. », détaille Ronan Chastellier.
Chez les plus de 50 ans, ils sont encore 65% à être prêts à intégrer au
moins un changement, avec priorité donnée à la santé physique (sport, remise en
forme). 32% envisagent de suivre des formations pour rester à jour sur les
nouveaux outils et évolutions technologiques. Un chiffre cohérent avec le fait
que seulement 14% des plus de 50 ans se sentent dépassés par ces outils. «
Ces chiffres montrent que les plus de 50 ans sont dans une logique d’adaptation
active et privilégient les leviers structurels (santé, forme physique, montée
en compétences). », poursuit Ronan Chastellier.
Une forte attente concernant le bilan de santé global pour anticiper
l’usure au travail
Plus d’un salarié sur 2 pense qu’un bilan de santé global devrait être
mis en place pour anticiper l’usure professionnelle et en identifier les
premiers signes. Ils sont même 59% chez les plus de 50 ans. Ce bilan de santé
global est la mesure de prévention la plus plébiscitée dans toutes les tranches
d’âge (51% chez les moins de 35 ans, 57% chez les 35-49 ans). « Il ne s’agit
plus seulement d’attendre l’apparition de problèmes, mais bien d’anticiper les
premiers signes d’usure. Ce phénomène vient directement renforcer l’idée, déjà
perceptible dans le sondage, que l’entreprise ne peut plus se limiter à un rôle
passif mais doit devenir un véritable acteur de prévention. », précise Ronan
Chastellier. « L’entreprise a un intérêt stratégique à intervenir en amont, non
seulement pour améliorer le bien-être des collaborateurs, mais aussi pour
limiter les coûts indirects liés à l’absentéisme (désorganisation, perte de
productivité, remplacement). » La Loi en faveur de l'emploi des salariés
expérimentés du 24 octobre 2025, appelée aussi “loi seniors”, va d’ailleurs
dans le sens d’une meilleure attention portée aux salariés seniors en incitant
les entreprises à prendre tout particulièrement soin d’eux (nouveaux entretiens
de parcours professionnels, création d’une période de reconversion…).
« Ce sondage OpinionWay pour
deuxiemeavis.fr casse des idées reçues :
● le sentiment de fatigue ou
d’usure n’est pas lié à l’avancée en âge,
● parler d’un grave problème de
santé dans le milieu professionnel reste en partie tabou,
● les plus de 50 ans ne sont pas
dépassés et demeurent proactifs pour rester performants… », constate Pauline d’Orgeval, cofondatrice et présidente de
deuxiemeavis.fr
45% des Français estiment d’ailleurs que des mesures de prévention santé (ergonomie du poste de travail, adaptation du rythme, ateliers santé) doivent être prises par l’entreprise, considérée comme un cadre pertinent de prévention. « Cela montre que l’entreprise n’est plus seulement perçue comme un lieu de production, mais aussi comme un espace de vie capable d’agir sur la santé. Cette perception est partagée par toutes les tranches d’âge : les jeunes y voient un accompagnement dès le début de leur vie professionnelle, les actifs intermédiaires un soutien face aux pressions du quotidien, et les seniors un moyen d’anticiper les risques liés à l’âge. Les salariés eux-mêmes demandent à l’entreprise de jouer un rôle plus actif dans une logique de prévention précoce. Pour freiner l’explosion des IJ, quatre pistes avaient été évoquées parmi lesquelles la prévention en entreprise. Les résultats de cette enquête confortent la pertinence de cette piste. Aux entreprises de se mobiliser maintenant car, au-delà de la marque employeur, il s’agit du bien-être de leurs salariés. », conclut Pauline d’Orgeval.


