L’analyse de SEITOSEI•ACTIFIN.
Résolutions adoptées à plus de 90 %, dirigeants reconduits, stratégies
validées : les assemblées générales du CAC 40 donnent chaque année l’image
d’une mécanique bien maîtrisée. Pourtant, derrière cette apparente unanimité,
la réalité est plus nuancée. Un décalage persistant se confirme entre la vision
portée par les dirigeants et les attentes exprimées par les actionnaires
individuels.
Un constat : si le dialogue
actionnarial s’intensifie, l’alignement entre dirigeants et actionnaires
individuels demeure fragile.
Une divergence fondamentale de temporalité et de priorités
Des dirigeants légitimement tournés vers le long terme face à des
actionnaires en attente de résultats immédiats et tangibles.
Les dirigeants déploient des visions et des stratégies orientées
long-terme, centrées sur la transformation des modèles économiques
(transformation numérique, intelligence artificielle, transition énergétique…),
les enjeux ESG et la résilience face aux cycles macroéconomiques. Les discours
se projettent à horizon 2030, voire 2050.
À l’inverse, les actionnaires individuels expriment majoritairement des
attentes immédiates et plus concrètes, centrées sur :
·
la performance
boursière ;
·
le niveau et la
régularité du dividende ;
·
la lisibilité de la
stratégie et des résultats attendus ; et, fait nouveau,
·
les impacts et les
risques liés à l’intelligence artificielle.
Ce décalage structurel nourrit une frustration persistante,
particulièrement visible lors des séances de questions-réponses en assemblée
générale. Deux temporalités coexistent, sans toujours se rencontrer.
Rémunérations des dirigeants
Un sujet de tension, année après année.
Les résolutions “say on pay” sont globalement adoptées, mais
enregistrent régulièrement des taux d’approbation inférieurs aux autres
résolutions.
Derrière ces votes, des interrogations reviennent avec insistance :
·
une déconnexion perçue
entre performances et rémunérations, en particulier dans une période de cours
volatile et de contre-performances sectorielles ;
·
une exigence croissante
de transparence ;
·
une attente renforcée
d’exemplarité des dirigeants.
Les rémunérations des dirigeants cristallisent désormais une défiance
diffuse, rarement bloquante, mais durable.
Le taux d’approbation des résolutions « say on pay », au même titre que
les votes des administrateurs non-indépendants, constitue l’un des principaux
marqueurs de la confiance actionnariale.
Conformité versus légitimité
Si les émetteurs composant le CAC 40 valorisent des dispositifs de
gouvernance conformes aux standards internationaux (indépendance des
administrateurs, comités spécialisés, évolution des structures de direction),
les actionnaires individuels manifestent une vigilance accrue sur plusieurs
points :
·
les conflits d’intérêts
potentiels ;
·
la nomination et le
renouvellement d’administrateurs, en particulier les mandataires sociaux et
plus généralement les administrateurs non-indépendants
·
le fonctionnement
effectif des conseils ;
·
le renouvellement
générationnel des instances de gouvernance.
Cette tension révèle une évolution importante : la conformité aux
standards de gouvernance ne suffit plus, la légitimité doit aussi être
démontrée.
Un dialogue actionnarial perçu comme asymétrique
Le consensus masque une tension structurelle
Avec des votes favorables supérieurs à 90 % en moyenne, les assemblées
générales donnent l’image d’une forte cohésion actionnariale.
Ce consensus masque en réalité des points de tension entre :
·
validation de forme et
débat de fond ;
·
communication
descendante et attente de dialogues ;
·
vision long terme des
directions et exigence immédiate d’actionnaires individuels.
De nombreux actionnaires individuels considèrent encore le dialogue
actionnarial comme partiellement satisfaisant : temps de parole limité,
traitement superficiel de sujets sensibles, réponses différées, filtrage
implicite…
L’assemblée générale demeure ainsi, sauf situation spécifique, davantage
un lieu d’expression plus qu’un véritable levier de pouvoir.
Une plus grande maturité des actionnaires individuels
Des actionnaires plus modernes, plus techniques, plus impliqués
Le profil des actionnaires individuels a profondément évolué ces dix dernières années.
Aujourd’hui, ils sont :
·
mieux informés ;
·
plus attentifs aux
enjeux ESG ;
·
plus sensibles aux
questions de gouvernance ;
·
plus exigeants en
matière de transparence ; et
·
plus à l’aise sur les
sujets techniques et stratégiques.
Certains n’hésitent plus à interpeller directement les dirigeants sur
des sujets complexes, financiers, technologiques ou industriels.
Les actionnaires individuels gagnent en maturité et en compétence mais
leur influence collective reste encore limitée faute de structuration
suffisante.
Vers une transformation de l’assemblée générale
Pour des assemblées générales plus directes, plus digitales, plus
responsables
Au-delà du cadre réglementaire, l’assemblée générale évolue
progressivement d’un exercice de validation vers un véritable espace de
dialogue et de confrontation.
Plusieurs tendances se dessinent :
·
une montée continue du
niveau d’exigence des actionnaires ;
·
une pression accrue sur
la transparence et la cohérence stratégique ;
·
des votes plus
différenciés et potentiellement plus contestataires ;
·
la place croissante des
enjeux ESG dans les résolutions soumises aux votes de l’AG ;
·
une pression croissante
sur la rémunération des dirigeants ;
·
la digitalisation des
assemblées générales, dont le vote en direct par Internet.
Conclusion - L’assemblée générale :
un enjeu de confiance et d’efficacité
Les divergences de perception entre dirigeants et actionnaires
individuels ne relèvent plus d’un dysfonctionnement ponctuel. Elles traduisent
une transformation profonde de la gouvernance des grandes entreprises
françaises.
L’enjeu pour les sociétés du CAC 40 est désormais clair : faire de l’assemblée générale un véritable outil de confiance et d’alignement stratégique, et non plus seulement un exercice de conformité.


