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[Etudes] La France vue du sol : quand la géographie des mégots révèle les mutations des territoires

Par Jean-Laurent Cassely, essayiste, spécialiste des questions de modes de vie, de consommation et de territoires, ancien journaliste, il est le fondateur du bureau de tendances Maison Cassely.

 

Et si les mégots de cigarette racontaient mieux que n’importe quelle statistique la France telle qu’elle se vit au quotidien ? C’est le pari de cette étude inédite, qui propose une lecture fine des territoires à partir d’un objet banal, omniprésent et pourtant largement invisibilisé : le mégot. Parce qu’il est majoritairement « produit » (et jeté) hors du domicile, le mégot accompagne les mobilités, les temps d’attente, de sociabilité, de travail et de loisirs. Sa présence au sol dessine une cartographie précise des usages réels de l’espace public et révèle, à hauteur de trottoir, les transformations sociales, urbaines et politiques à l’œuvre dans les territoires.

 

Le mégot, trace matérielle de la « France habitée »

 

L’enquête montre une corrélation directe entre la concentration de mégots et l’intensité des flux humains. Les hotspots – lieux où les mégots s’accumulent de façon récurrente – se situent prioritairement dans les espaces de transit et d’attente (gares, parvis, abribus), de consommation (rues commerçantes, terrasses), aux seuils des établissements recevant du public (écoles, bureaux, hôpitaux), ainsi que dans les lieux de détente et de fête.


Cette géographie est profondément rythmée par le temps : heures de pointe, saisons touristiques, beaux jours, événements festifs. Elle met en évidence un paradoxe largement partagé par les collectivités : les politiques de piétonnisation, d’apaisement et de végétalisation rendent l’espace public plus attractif… mais aussi plus intensément utilisé, augmentant mécaniquement la pression sur les services de propreté et le sentiment de saleté.


Ces observations font écho à la notion de « France habitée » développée par le géographe Jacques Lévy, qui invite à penser les territoires non pas seulement à partir des lieux de résidence, mais à partir des présences effectives, des pratiques et des rythmes quotidiens.

 

Déconstruire les stéréotypes : le « mauvais geste » n’est pas qu’une affaire de profils sociaux

 

L’étude bat en brèche une idée reçue tenace : assimiler automatiquement fumeurs et pollueurs. Tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots, et le profil social du fumeur ne suffit pas à expliquer les comportements observés. Le jet de mégot relève d’une combinaison de contextes : situations d’attente, stress, relâchement festif, consommation d’alcool, effet de groupe. Il s’inscrit aussi dans des automatismes anciens, hérités d’une époque où le mégot ne faisait l’objet ni de campagnes de sensibilisation, ni d’équipements adaptés. À cela s’ajoutent une méconnaissance persistante des impacts environnementaux (avaloirs, réseaux d’eau, pollution marine), la crainte d’un départ de feu de poubelle si le mégot est mal écrasé et surtout une justification reposant sur un ressenti de manque d’alternatives visibles et accessibles au moment précis du geste. Une minorité d’individus indifférents aux normes suffit toutefois à enclencher un cercle vicieux, où « le sale appelle le sale » et dégrade durablement un lieu.

 

Trois territoires, trois manières d’habiter l’espace public

 

Trois études de cas permettent d’incarner ces dynamiques à différentes échelles :

• Grenoble, métropole dense et laboratoire de politiques urbaines, concentre ses hotspots dans l’hypercentre commerçant, autour de la gare et le long des quais de l’Isère. La ville illustre les tensions propres aux grandes agglomérations : anonymat, dilution du contrôle social et montée des incivilités du quotidien. La renaturation améliore le cadre de vie, mais complique l’entretien et transforme certains aménagements en pièges à petits déchets. Là où commerçants et usagers se sentent responsables d’un lieu, les résultats sont visibles ; ailleurs, l’anonymat favorise la dégradation.

• Ambérieu-en-Bugey, ville moyenne à taille humaine, voit la géographie des mégots épouser les lieux structurants du quotidien : bars du centre, gare régionale, établissements scolaires, équipements sportifs, restauration rapide en périphérie. La commune illustre l’efficacité d’une action fondée sur la proximité, la coordination des acteurs et le décloisonnement des politiques publiques. Le renforcement du lien social et de l’interconnaissance permet, avec des moyens limités, d’obtenir des résultats.

• Banyuls-sur-Mer, station littorale touristique, présente une géographie des mégots superposable à celle de la vie sociale. Front de mer, terrasses, plages et événements festifs concentrent les dépôts, sous l’effet de la saisonnalité et du relâchement des comportements liés aux vacances. La commune a déployé une stratégie globale et lisible (équipements, cendriers de poche, partenariats, communication), tout en se heurtant aux limites de l’action publique face aux usages festifs.

 

À l’approche des municipales, la propreté comme révélateur politique du « faire commun »

 

Au-delà des mégots, l’étude met en lumière un enseignement central : la propreté de l’espace public est un révélateur du lien civique. Elle ne relève ni d’un problème technique, ni d’une question de discipline individuelle. Elle traduit un rapport collectif à l’espace partagé, à la règle, à l’autre et à l’institution municipale. Là où l’espace public est perçu comme « à soi » (quartier identifié, lieux animés par des acteurs reconnus, espaces investis par leurs usagers), les comportements vertueux se diffusent plus facilement. À l’inverse, anonymat, surfréquentation et relâchement festif favorisent les dynamiques de dégradation auto-entretenues.

 

Conclusion de Jean-Laurent Cassely : « À l’approche des élections municipales, la propreté apparaît comme un enjeu politique à part entière, rarement pensé comme tel. Peu clivante, elle touche directement au quotidien des habitants, à leur qualité de vie et à leur fierté territoriale. L’étude montre que les stratégies les plus efficaces reposent sur une combinaison équilibrée d’équipements adaptés, de présence humaine, de médiation, de mobilisation citoyenne et de sanctions proportionnées. À l’échelle municipale, la propreté n’est pas seulement un service rendu : elle est l’expression tangible d’une ambition collective et d’une capacité à faire société, à hauteur de trottoir. »

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