Par Cyril Perrin, Directeur Général Exécutif et CSO d’Orisha Construction.
Pendant des décennies,
le BTP a fonctionné avec du papier. Beaucoup de papier.
Des devis imprimés, des
bons de commande dans des classeurs, des factures envoyées par courrier ou par
mail, des feuilles d’heures remplies à la main, des plans annotés sur les
chantiers, des documents administratifs stockés dans des dossiers et des informations
parfois dispersées entre un bureau, un véhicule et un téléphone portable.
Ce fonctionnement a
longtemps tenu.
Aujourd’hui, il atteint
ses limites.
Car derrière la
question de la digitalisation du BTP se cache un changement beaucoup plus
profond : dans un secteur soumis à une pression croissante sur les marges, les
délais et la trésorerie, continuer à fonctionner avec des processus fragmentés
et largement manuels devient un risque économique.
La transformation
numérique n’est donc plus un sujet réservé aux grandes entreprises du secteur.
Elle devient progressivement une condition pour rester compétitif.
Le papier n’est pas le
problème. La perte d’information, si.
Il serait facile
d’opposer un BTP « traditionnel » à un BTP « moderne » et de présenter le
numérique comme la solution miracle.
La réalité est
évidemment plus complexe.
Les entreprises du
bâtiment n’ont pas attendu les logiciels pour construire, gérer leurs équipes
ou piloter leurs chantiers. Et le papier reste parfois parfaitement adapté à
certains usages de terrain.
Le véritable problème
apparaît lorsque l’information est éclatée.
Un devis est enregistré
à un endroit. Une modification décidée sur le chantier reste dans un échange de
mails. Une photo est envoyée par SMS ou messagerie instantanée. Un bon
d’intervention attend d’être transmis au bureau. Une facture fournisseur doit être
ressaisie. Une information connue du conducteur de travaux n’est pas
immédiatement accessible à la comptabilité.
Individuellement, ces
situations semblent anodines.
Additionnées à
l’échelle de dizaines de chantiers, de centaines de fournisseurs et de milliers
de documents, elles deviennent un véritable coût caché.
Le danger du “tout
papier” n’est finalement pas le papier lui-même : c’est l’impossibilité de
disposer d’une information fiable, accessible et exploitable au bon moment.
Dans le BTP, quelques
heures de retard peuvent avoir un coût considérable
Le secteur possède une
particularité : le terrain et le siège vivent souvent à deux rythmes
différents.
Or, une entreprise ne
peut plus se permettre d’attendre plusieurs jours pour connaître précisément
l’avancement d’un chantier, identifier un dépassement budgétaire ou constater
qu’une facture n’a pas été traitée.
Lorsque les marges sont
contraintes, chaque retard de transmission compte.
Une commande passée
mais mal enregistrée, une prestation supplémentaire non facturée, une erreur de
saisie, un document manquant ou une validation qui tarde peuvent sembler
insignifiants. Pourtant, leur accumulation finit par peser directement sur la
rentabilité.
C’est précisément ici
que la digitalisation change de nature.
Elle ne consiste plus
simplement à remplacer une feuille de papier par un écran.
Elle consiste à réduire
le temps qui sépare ce qui se passe réellement sur le chantier de ce que
l’entreprise est capable d’en savoir.
Et ce temps est devenu
stratégique.
La facturation
électronique va accélérer une transformation déjà inévitable
La généralisation
progressive de la facturation électronique constitue à ce titre un formidable
révélateur.
Certains acteurs
pourraient être tentés de considérer cette évolution comme une contrainte
réglementaire supplémentaire à absorber.
Ce serait une erreur.
Car la facture n’est
que l’extrémité d’une chaîne beaucoup plus longue.
Pour produire une
information financière fiable, encore faut-il que les devis, commandes, achats,
interventions, situations de travaux et validations soient correctement suivis
en amont.
Autrement dit,
digitaliser uniquement la facture sans repenser la circulation de l’information
dans l’entreprise revient à numériser la dernière étape d'un processus qui
reste, lui, profondément fragmenté.
La réforme agit donc
comme un accélérateur.
Elle oblige les
entreprises à s’interroger sur leurs outils, mais surtout sur leurs processus.
Comment l’information
entre-t-elle dans l’entreprise ? Qui la valide ? Où est-elle stockée ? Est-elle
ressaisie ? Peut-elle être retrouvée facilement ? Les équipes terrain et
administratives disposent-elles de la même donnée ?
Ces questions vont
devenir incontournables.
Le chantier doit enfin
parler le même langage que le bureau
C’est probablement l’un
des principaux défis numériques du BTP.
Pendant trop longtemps,
la transformation digitale a été pensée depuis les fonctions administratives.
Or le cœur de
l’activité reste le chantier.
Un outil qui fonctionne
parfaitement au siège mais que les équipes terrain n’utilisent pas ne
transforme rien.
La véritable révolution
consiste donc à créer une continuité de l’information entre ceux qui
construisent, ceux qui pilotent et ceux qui administrent.
Cela suppose des
solutions simples, mobiles et adaptées aux réalités opérationnelles.
Car la digitalisation
ne réussira pas contre les professionnels du terrain. Elle réussira avec eux.
Le meilleur outil n’est
pas celui qui possède le plus de fonctionnalités. C’est celui qui permet à
l’information de circuler sans ajouter de complexité à ceux qui doivent la
produire.
Digitaliser pour gagner
du temps… mais surtout pour mieux décider
On présente encore trop
souvent la digitalisation sous l’angle du gain de productivité.
C’est réel, mais
insuffisant.
Son principal intérêt
réside peut-être ailleurs : dans la capacité à transformer une masse
d’informations opérationnelles en outils de décision.
Quel chantier dérive ?
Quelle activité est
réellement rentable ?
Quels achats augmentent
?
Où les délais se
détériorent-ils ?
Quelle est la situation
réelle de la trésorerie ?
Quelle charge peut
absorber l’entreprise dans les prochaines semaines ?
Lorsque les données
sont dispersées, les dirigeants pilotent en partie dans le rétroviseur.
Lorsqu’elles remontent
rapidement et sont correctement structurées, ils peuvent anticiper.
Et dans un
environnement économique incertain, passer de la réaction à l’anticipation
constitue un avantage compétitif majeur.
La prochaine fracture
du BTP sera numérique
Toutes les entreprises
du secteur ne se digitaliseront pas au même rythme.
Et elles n’en ont pas
nécessairement besoin.
Une PME familiale, un
artisan et un grand groupe ne disposent ni des mêmes moyens ni des mêmes
contraintes.
Mais une fracture est
en train d’apparaître.
Elle ne séparera pas
simplement les entreprises « digitalisées » des autres.
Elle séparera surtout
celles capables d'exploiter rapidement leurs informations de celles qui
continueront à perdre du temps à les rechercher, les ressaisir, les vérifier et
les transmettre.
Dans un secteur
confronté à des tensions sur les coûts, les recrutements, les délais et les
marges, cette différence pourrait devenir considérable.
La fin du « tout papier
» n’est donc pas une révolution technologique.
C’est
une révolution organisationnelle.
Et les entreprises qui
l’auront compris ne seront pas nécessairement celles qui auront adopté le plus
d’outils.
Ce seront celles qui
auront réussi à supprimer les frictions inutiles, à reconnecter le chantier au
bureau et à faire circuler la bonne information au bon moment.
Dans le BTP de demain, le numérique ne construira évidemment pas les bâtiments. Mais il pourrait bien déterminer quelles entreprises seront encore suffisamment solides pour les construire.


