Par Cyrille Bessière, CEO de Kids Empire.
La France ne manque ni
d’entrepreneurs, ni d’idées, ni de talents.
Elle a créé L’Oréal,
LVMH, Michelin, Air Liquide ou Schneider Electric. Elle possède des ingénieurs
parmi les meilleurs au monde, des écoles reconnues, des chercheurs, des
entrepreneurs et un écosystème de startups qui n’a plus grand-chose à envier à
ses voisins.
Pourtant, lorsqu’on
regarde les entreprises qui ont bouleversé l’économie mondiale ces dernières
décennies, un constat s’impose.
Amazon.
Google. Meta. Netflix. Tesla. Nvidia. Airbnb. Uber.
Elles sont presque
toutes américaines.
Ce n’est pas parce que
les États-Unis auraient le monopole des bonnes idées. C’est parce qu’ils ont
construit quelque chose que nous maîtrisons encore imparfaitement en France
: la capacité à transformer très rapidement une entreprise prometteuse en
géant mondial.
Le problème français
n’est donc plus seulement de savoir créer.
Il est de savoir faire
grandir.
Le capital américain ne
finance pas seulement un résultat. Il finance une ambition.
C’est probablement
l’une des différences les plus profondes entre nos deux cultures
entrepreneuriales.
En France, une
entreprise doit souvent démontrer la solidité de son modèle, rassurer, prouver
sa rentabilité future et réduire le risque avant d’obtenir des moyens
considérables.
Aux États-Unis, les
investisseurs sont davantage habitués à financer ce qu’une
entreprise pourrait devenir.
La nuance paraît
légère. Elle est immense.
Car lorsqu’une
entreprise dispose rapidement de capitaux importants, elle peut recruter avant
d’être débordée, investir avant ses concurrents, ouvrir de nouveaux marchés,
acquérir une entreprise ou accepter de perdre de l’argent pendant un temps pour
gagner une position dominante.
Le capital ne finance
alors plus seulement la croissance.
Il finance l’avance.
Et dans une économie où
la vitesse est devenue un avantage concurrentiel majeur, quelques années
d’avance peuvent faire toute la différence.
Les entreprises
américaines peuvent devenir immenses avant même de devenir internationales
Il existe ensuite une
réalité géographique et économique que l’on sous-estime souvent.
Une entreprise
américaine peut toucher plus de 300 millions de consommateurs dans un même
pays, avec une même langue, une même monnaie et un environnement économique
relativement homogène.
Une entreprise
française, elle, atteint beaucoup plus rapidement les limites de son marché
domestique.
Pour changer
véritablement d’échelle, elle doit franchir des frontières, adapter son offre,
comprendre de nouveaux consommateurs, recruter localement et composer avec des
environnements réglementaires différents.
Autrement dit, une
entreprise européenne doit souvent apprendre à devenir internationale alors
qu’elle est encore relativement petite.
Une entreprise
américaine peut, elle, devenir extrêmement grande avant même de sortir de chez
elle.
Ce marché domestique
constitue une formidable rampe de lancement.
Aux États-Unis, grandir
n’est pas une conséquence du succès. C’est souvent le projet.
Depuis plus de quinze
ans que j’observe et accompagne des entreprises françaises sur le marché
américain, c’est probablement l’une des différences culturelles qui me frappe
le plus.
En France, nous avons
tendance à vouloir construire, consolider, sécuriser, puis accélérer.
Aux États-Unis,
l’accélération peut commencer beaucoup plus tôt.
Lorsqu’un marché
existe, la question n’est pas uniquement : sommes-nous prêts à grandir
?
Elle devient : que
se passera-t-il si quelqu’un grandit plus vite que nous ?
Cette manière de penser
change profondément les décisions.
On recrute plus vite.
On investit davantage. On teste. On échoue parfois. On recommence.
Évidemment, cette
culture produit aussi des excès et des échecs spectaculaires.
Mais elle repose sur
une conviction essentielle : dans certains secteurs, le risque n’est pas
seulement de grandir trop vite.
Le véritable risque
peut être de ne pas grandir assez vite.
Les géants américains
en fabriquent d’autres
Aucune entreprise ne
passe de quelques dizaines de salariés à plusieurs milliers toute seule.
C’est peut-être ici que
se trouve l’un des avantages américains les plus difficiles à reproduire.
Autour des entreprises
existe tout un écosystème composé d’investisseurs, de dirigeants, de
recruteurs, d’avocats, de consultants, d’universités et d’entrepreneurs qui ont
déjà vécu l’hypercroissance.
Lorsqu’un dirigeant
doit passer de 100 à 1 000 salariés, lever plusieurs centaines de millions,
ouvrir dix marchés ou structurer une organisation internationale, il peut
trouver autour de lui des personnes qui l’ont déjà fait.
Et parfois plusieurs
fois.
Le succès produit ainsi
une ressource extrêmement précieuse : l’expérience du changement
d’échelle.
Les entreprises qui ont
grandi hier forment les dirigeants, investisseurs et entrepreneurs qui aideront
celles de demain à grandir encore plus vite.
C’est un cercle
vertueux que les États-Unis cultivent depuis des décennies.
La France n’a pas
besoin de devenir américaine
Il serait absurde de
vouloir copier aveuglément le modèle américain.
La vitesse n’est pas
toujours une vertu. L’abondance de capitaux peut conduire à de mauvaises
décisions. La recherche permanente de croissance peut fragiliser des
entreprises qui auraient gagné à avancer plus progressivement.
La prudence française a
aussi ses qualités.
Elle permet de
construire des entreprises solides, rentables, innovantes et capables de
traverser les crises.
Mais prudence ne doit
pas devenir synonyme de renoncement à l’ambition.
Nous avons passé les
dernières années à encourager les Français à entreprendre, à créer des startups
et à innover.
C’était nécessaire.
La prochaine étape est
désormais différente.
Il faut permettre aux
meilleures d’entre elles de devenir beaucoup plus grandes.
Cela suppose davantage
de capitaux, mais aussi davantage d’ambition internationale, davantage de
dirigeants ayant déjà vécu l’hypercroissance et peut-être surtout une autre
relation au risque.
Car la prochaine
bataille économique française ne se jouera pas uniquement sur le nombre
d’entreprises que nous réussirons à créer.
Elle se jouera sur le
nombre de celles que nous réussirons à transformer en leaders mondiaux.
La France n’a peut-être
pas besoin de créer davantage de champions.
Elle doit surtout éviter de les regarder partir grandir ailleurs.


