Par David Kalfon, Président de Sanso Longchamp AM.
À l’heure où
l’intelligence artificielle transforme notre rapport à l’information et où la
gestion passive occupe une place croissante dans les marchés financiers, un
même risque apparaît : celui d’une économie où la répétition et la
concentration prennent progressivement le pas sur l’analyse et le discernement.
L'intelligence
artificielle impressionne par sa rapidité. Elle répond instantanément à presque
toutes nos questions, synthétise des milliers de documents en quelques secondes
et semble capable de produire une expertise sur n'importe quel sujet.
Mais une question
fondamentale reste largement sous-estimée : qui entraîne réellement ces
modèles, et surtout, avec quelles informations ?
Aujourd'hui, personne
ou presque n'est capable d'expliquer précisément pourquoi une intelligence
artificielle privilégie une réponse plutôt qu'une autre. Cette opacité
constitue probablement l'un des plus grands défis des prochaines années.
L'IA ne crée pas la
connaissance : elle la recompose. Elle apprend à partir des milliards de
contenus produits par les êtres humains. Autrement dit, elle ne fait que
refléter ce qui existe déjà.
À première vue, cela
paraît rassurant. Pourtant, un risque majeur apparaît lorsque les mêmes
informations sont répétées des milliers de fois : à force d'être reproduite,
une affirmation peut finir par sembler vraie, même lorsqu'elle ne l'est pas.
Ce phénomène n'est pas
nouveau, mais l'intelligence artificielle lui donne désormais une puissance de
diffusion inédite. Demain, le véritable enjeu ne sera peut-être plus de
distinguer le vrai du faux, mais de distinguer l'information originale de celle
qui aura été reproduite des millions de fois.
Le problème devient
encore plus complexe lorsque l'on imagine la prochaine étape. Aujourd'hui, l'IA
apprend essentiellement grâce aux contenus produits par des humains. Mais que
se passera-t-il lorsque les modèles apprendront principalement à partir de contenus
eux-mêmes générés par d'autres intelligences artificielles ? Une IA nourrie par
une IA nourrie par une IA.
À chaque itération, le
risque est de voir disparaître progressivement les nuances, les points de vue
minoritaires, les raisonnements originaux et, finalement, une partie de la
diversité intellectuelle qui nourrit l'innovation. Cette logique rappelle un phénomène
observé depuis plusieurs années sur les marchés financiers.
Le succès spectaculaire
des ETF et de la gestion passive constitue une formidable innovation pour de
nombreux investisseurs. Le problème n'est pas leur existence, mais le risque
qui apparaît lorsque leur poids devient prédominant.
Car la gestion passive
n'analyse pas les entreprises : elle réplique des indices. Les flux se dirigent
mécaniquement vers les sociétés qui occupent déjà les premières places. Plus
une entreprise pèse lourd dans un indice, plus elle attire de capitaux ; et
plus elle attire de capitaux, plus son poids augmente. Une boucle
autoalimentée.
Les conséquences
commencent déjà à être visibles. Dans certains marchés émergents, quelques
entreprises représentent désormais une part considérable de la capitalisation
totale. Les flux se concentrent toujours davantage sur les mêmes valeurs,
tandis que de nombreuses sociétés restent largement ignorées.
Cette concentration ne
résulte pas nécessairement d'une analyse fondamentale. Elle est la conséquence
d'une mécanique.
En France, le phénomène
est tout aussi préoccupant. Selon une étude récente de l'Autorité des marchés
financiers, le nombre de sociétés cotées sur Euronext Paris a été divisé par
deux entre 2007 et 2025.
Les petites et moyennes
capitalisations peinent à attirer les capitaux dont elles ont besoin, non parce
qu'elles sont systématiquement moins performantes, mais parce que les flux
suivent désormais davantage les indices que les entreprises elles-mêmes.
Pendant longtemps, les
marchés financiers avaient précisément pour fonction d'allouer le capital vers
les entreprises jugées les plus prometteuses. L'analyse fondamentale permettait
de financer les innovations de demain, les nouveaux modèles économiques et les
sociétés capables de créer de la valeur sur le long terme.
Lorsque les flux
deviennent principalement mécaniques, cette logique risque de s'inverser : le
capital ne finance plus prioritairement les entreprises les plus prometteuses,
mais celles qui sont déjà les plus visibles.
À terme, cette
concentration pourrait avoir des conséquences bien au-delà des marchés
financiers. Une économie dans laquelle les capitaux se concentrent sur un
nombre toujours plus restreint d'entreprises devient progressivement moins
innovante, moins concurrentielle et donc moins résiliente. Moins de
financements pour les nouveaux entrants signifie potentiellement moins
d'innovations, moins de diversité entrepreneuriale et, à terme, une croissance
qui repose sur un nombre toujours plus limité d'acteurs.
Le risque est également
celui d'une plus grande fragilité collective. Lorsque les mêmes investisseurs
sont exposés aux mêmes entreprises via les mêmes indices, un choc peut produire
des réactions beaucoup plus homogènes. Les mouvements d'achat comme de vente
risquent alors d'être amplifiés, renforçant la volatilité plutôt que de
l'amortir.
L'intelligence
artificielle pourrait même accélérer ce phénomène. En mettant naturellement en
avant les entreprises les plus documentées, les plus citées ou les plus
visibles, elle risque d'orienter toujours davantage l'attention des
investisseurs vers les mêmes acteurs. Les outils d'aide à la décision, les
moteurs de recherche et les assistants conversationnels pourraient ainsi
renforcer un consensus déjà alimenté par les flux passifs.
À terme, le risque est
celui d'un cercle autoentretenu : les entreprises les plus visibles attirent
davantage d'investissements, ce qui renforce encore leur visibilité, tandis que
les sociétés moins couvertes disparaissent progressivement des radars des investisseurs
comme des modèles d'intelligence artificielle. L'économie ne serait alors plus
guidée uniquement par la qualité des projets ou des innovations, mais aussi par
la puissance des mécanismes de visibilité.
Cette évolution pose
une question essentielle : voulons-nous d'une économie capable de faire émerger
les leaders de demain, ou d'un système qui finance avant tout les leaders
d'hier ?
C'est précisément ce
mécanisme que l'intelligence artificielle pourrait reproduire dans le
traitement de l'information.
Les contenus les plus
présents deviendront les plus repris. Les plus repris deviendront les plus
crédibles. Les plus crédibles deviendront les plus visibles. Et ainsi de suite.
Dans les marchés
financiers comme dans l'information, le risque n'est pas la technologie. Le
risque est la disparition progressive du regard critique.
Le véritable risque
n'est pas que l'intelligence artificielle pense à notre place. C'est qu'elle
finisse par orienter, avec les mêmes logiques de concentration, ce que nous
lisons, ce que nous croyons… et demain, ce dans quoi nous investissons.
L'intelligence
artificielle est un outil extraordinaire. Les ETF ont profondément démocratisé
l'investissement. Mais aucune technologie ne doit nous dispenser d'exercer
notre discernement.
Parce qu'un consensus
n'est pas une vérité. Parce qu'un contenu largement répété n'est pas
nécessairement exact.
Un marché où tout le monde investit au même endroit, comme une intelligence artificielle qui apprend toujours des mêmes sources, finit par perdre ce qui fait sa richesse : la diversité des opinions, des analyses et des convictions.


