Le point de vue d’Isabelle Saladin,
Présidente d’I&S Adviser.
L'enjeu n'est plus de
savoir si l'IA peut remplacer l'expertise, mais comment l'expertise se sert de
l'IA pour démultiplier l'impact économique.
Au cours des 10
dernières années, la force du binôme “dirigeant-operating partner” a résidé
dans l'alchimie entre la vision du chef d’entreprise et l'expertise pragmatique
de son partenaire opérationnel. Cet équilibre est bousculé avec le
développement accéléré de l’intelligence artificielle au cours des
2 à 3
dernières années. L’équation a changé et intègre désormais une troisième
variable : la donnée augmentée.
Le corollaire de cette
évolution est la crainte montante d’une IA toute puissante qui se substitue à
ce jeune métier, tout comme elle menace d’autres professions intellectuelles et
cols blancs. Le fait est qu’après avoir servi à automatiser des tâches manuelles
à faible valeur ajoutée, elle devient de plus en plus compétente pour gérer des
tâches complexes. L’arrivée des IA agentiques qui ont la capacité d’opérer des
processus complexes sans intervention humaine nourrit et renforce la tendance.
Cependant, si avec
l’IA, l’analyse pure devient une commodité, l’exécution complexe et
l’accompagnement du changement comptent parmi les actifs les plus précieux et
non automatisables. Le vrai impact de l’IA est donc le déplacement de la
création de valeur : elle permet de passer d'une stratégie de constat à une
stratégie d'anticipation. La conséquence est que le binôme ne disparaît pas, il
s'élève.
Un dirigeant
d'entreprise gagnera en effet à voir l'IA comme un levier de souveraineté
opérationnelle. L'accélération des cycles de décision va redonner de l'agilité
aux ETI et PME. En le libérant des tâches de reporting et de contrôle
technique, l'IA lui rend son temps de cerveau disponible pour sa mission
première : la vision et le leadership.
Du côté de l’operating
partner, là où, jusque récemment encore, il passait des semaines à auditer des
processus et/ou à analyser des marges, l'IA va lui livrer des diagnostics en
temps réel, identifiant des signaux faibles de sous-performance que l'œil humain,
aussi expert soit-il, ne pourrait détecter. L’IA peut être utilisée pour
générer un plan de transformation. Mais elle ne sait pas arbitrer entre des
injonctions contradictoires (croissance vs résilience), gérer l'irrationnel
humain qui reste un moteur indispensable de toute transformation en entreprise,
ou encore porter une responsabilité éthique et politique sur les choix de
restructuration ou d'investissement. Le rôle de l’operating partner évolue donc
pour devenir le "chef d'orchestre des algorithmes", garant de la
cohérence entre les recommandations de la machine et la réalité du terrain
Prétendre que l’IA menace le binôme dirigeant-operating partner est une erreur de lecture. Elle menace seulement ceux qui fondent leur valeur sur la rétention d'information ou sur des méthodologies figées. Pour les autres, elle est une chance historique de réinventer la création de valeur financière et économique. Demain, l’avantage concurrentiel ne viendra pas de celui qui possède la meilleure IA, mais du binôme qui saura marier la puissance de calcul à la finesse du jugement humain. L'IA est un outil froid, quand l'operating partner reste le moteur thermique de la transformation.


