Connexion
/ Inscription
Mon espace
Tribunes & Témoignages
ABONNÉS
Partager par Linked-In
Partager par Xing
Partager par Facebook
Partager par email
Suivez-nous sur feedly

[Tribune] Délits financiers : les CEO moins poursuivis mais plus sévèrement punis

Une nouvelle étude américaine, menée notamment par la Darden School of Business et intitulée « La justice est-elle biaisée ? Les sanctions pénales infligées aux dirigeants d’entreprise » (« Are the scales of justice tipped? Criminal penalties for corporate executives »), s’intéresse à une question très débattue : les dirigeants d’entreprise sont-ils réellement traités différemment lorsqu’ils commettent des infractions financières ?

 

Les auteurs, Justin J. Hopkins de Darden School of Business (Université de Virginie) et Dain C. Donelson et Andrea Tillet de l’University of Wisconsin-Madison, cherchent à savoir si les cadres dirigeants reçoivent des sanctions plus faibles que les autres auteurs de crimes financiers, que ce soit en termes de prison ou d’amendes.

 

Une idée revient souvent dans le débat public : les dirigeants seraient difficiles à atteindre pour la justice, en quelque sorte protégés par la structure des grandes entreprises. Mais est-ce réellement le cas, ou s’agit-il d’une impression trompeuse ?

Une analyse de plus de 7 000 affaires

Pour répondre à cette question, les chercheurs ont étudié plus de 7 000 affaires présumées issues des données du Département de la Justice américain. Leur approche est particulièrement importante. Ils ne se sont pas limités aux affaires ayant donné lieu à une condamnation, mais ont aussi examiné des dossiers qui n’ont finalement pas été poursuivis, malgré des accusations jugées crédibles par les autorités.

 

Cette distinction entre les affaires effectivement poursuivies et celles abandonnées au stade de la décision du procureur est au cœur de leur méthodologie. Elle permet d’observer non seulement les jugements rendus, mais aussi les choix de poursuite eux-mêmes, c’est-à-dire le moment où la justice décide d’engager, ou non, des poursuites.

 

Les chercheurs ont ensuite comparé les décisions de poursuite et les sanctions entre dirigeants d’entreprise et autres accusés, en tenant compte des différences de contexte, de juridiction et de période.

 

Ils ont également analysé des plaintes de la SEC (Securities and Exchange Commission) sur les délits d’initiés entre 2003 et 2022, afin de voir si les résultats changeaient lorsque les personnes mises en cause étaient des dirigeants ou des administrateurs.

Trois grands enseignements ressortent de l’étude :

1. Les dirigeants sont moins souvent poursuivis

 

Premier constat : les dirigeants d’entreprise ont 23 % de chances en moins d’être poursuivis pénalement que d’autres personnes impliquées dans des faits similaires.

Les chercheurs expliquent cela par ce qu’ils appellent la “théorie de la poursuite des dirigeants”.


En pratique, s’attaquer à un cadre dirigeant demande plus de moyens, plus de temps et surtout des preuves très solides. Pour les procureurs, le risque est aussi plus grand, car ces affaires sont très visibles et médiatisées.

 

Comme le souligne Justin J. Hopkins de Darden School of Business, « ces dossiers ne sont engagés que lorsque les preuves sont particulièrement tangibles : documents internes, échanges de mails, témoignages de lanceurs d’alerte ». Et ces situations restent rares.

 

Les affaires impliquant des dirigeants sont aussi beaucoup plus lourdes à traiter.

 

Elles ont deux fois plus de chances d’aller jusqu’au procès, durent en moyenne près d’un an de plus

(341 jours) et reposent sur une quantité de documents bien plus importante.

 

Tout cela rend ces dossiers plus complexes à traiter, dans un contexte où les procureurs doivent faire avec des moyens limités et veiller à préserver un bon taux de réussite.

 

2. Mais des peines plus lourdes quand ils sont condamnés

 

Deuxième résultat : quand un dirigeant est finalement poursuivi, les sanctions sont en moyenne plus sévères.

 

Les données montrent que, à situation équivalente et lorsqu’ils sont poursuivis, les dirigeants ont environ 12 % de probabilité supplémentaire d’être condamnés à une peine de prison, par rapport aux autres accusés. Ils reçoivent également des peines de prison d’environ huit mois plus longues et des amendes plus élevées.

 

Les auteurs expliquent ce résultat par deux faits. Les dirigeants ne sont poursuivis que dans les affaires les plus solides, et ces affaires, mieux documentées, mènent ensuite à des sanctions plus lourdes en cas de condamnation.

En résumé, ce sont surtout les cas retenus et la solidité des preuves qui expliquent des peines plus sévères.

 

3. Vers un équilibre global

 

Troisième constat, sans doute le plus important : si l’on prend l’ensemble du système, les écarts se réduisent nettement.

 

Les chercheurs ont comparé les coûts juridiques en tenant compte à la fois des personnes poursuivies et de celles qui ne le sont pas. Résultat, les effets se compensent en grande partie.

 

Concrètement, les dirigeants sont moins souvent poursuivis. Mais lorsqu’ils le sont, ils reçoivent des sanctions plus lourdes. Au final, ces deux effets opposés, moins de poursuites d’un côté, mais des peines plus sévères de l’autre, s’équilibrent en moyenne. Les chercheurs en concluent que le risque global attendu est similaire entre dirigeants et non-dirigeants, même si cela ne signifie pas qu’ils reçoivent le même nombre de peines de prison.

 

« Cette découverte change la manière de voir les choses, puisqu’elle nuance fortement l’idée selon laquelle les dirigeants auraient une sorte d’immunité », souligne Justin J. Hopkins de Darden School

of Business.

En conclusion 

Cette étude remet en cause une idée souvent répétée dans le débat public : celle d’une quasi-impunité des dirigeants d’entreprise.

Selon les auteurs, cette impression ne correspond pas à la réalité. Il n’y a pas de “pass droit” pénal. Le système est plutôt le résultat d’un équilibre entre la difficulté des enquêtes, les contraintes des procureurs et la gravité des sanctions.

Lire la suite...


Articles en relation