Charlotte Filloux, auteure et coach, s’intéresse
ici aux questions de rapport au corps et aux mécanismes de silence qui les
entourent.
On affirme volontiers
que les mentalités évoluent, que les corps sont mieux représentés, que la
diversité progresse. Pourtant, dans l’espace public comme dans la sphère
privée, le corps des femmes continue d’être commenté, évalué et jugé. Plus
encore lorsqu’il s’éloigne des normes dominantes.
La grossophobie ne se manifeste pas uniquement par des insultes ou des discriminations frontales.
Elle s’exprime souvent de manière plus diffuse : remarques prétendument bienveillantes, conseils non sollicités, inquiétudes feintes pour la santé, silences gênés ou regards appuyés.
Autant de micro-violences qui rappellent,
jour après jour, que certains corps restent perçus comme problématiques.
Ce contrôle social
permanent ne concerne pas uniquement l’apparence. Il affecte la légitimité à
exister, à occuper l’espace, à prendre la parole. Être grosse, pour une femme,
reste trop souvent associé à une faute personnelle, un manque de volonté ou une
défaillance morale. Comme si le corps devait en permanence justifier sa
présence.
Ce qui frappe, c’est la
banalité de ces jugements. Ils sont intégrés aux conversations ordinaires, aux
discours médicaux, aux représentations médiatiques. Ils s’imposent sans
toujours être nommés, ce qui les rend d’autant plus difficiles à combattre. Car
comment se défendre contre une norme présentée comme évidente ?
Réduire la question du
poids à un enjeu individuel empêche de voir sa dimension profondément sociale.
La grossophobie n’est pas qu’une affaire de regard personnel : elle structure
des exclusions, limite des parcours professionnels, affecte la santé mentale et
entretient une hiérarchie implicite entre les corps.
Interroger ces
mécanismes ne revient pas à nier les questions de santé ou à promouvoir un
modèle unique. Il s’agit simplement de rappeler que le respect ne devrait
jamais être conditionné à une morphologie. Qu’aucun corps n’a à se justifier
pour être accepté.
Peut-être est-il temps
de déplacer le regard. De cesser de demander aux femmes de corriger leur corps
pour correspondre aux attentes sociales, et de questionner, à l’inverse, les
normes qui autorisent encore autant de commentaires et de jugements.
Car un corps n’est ni
un débat, ni un message, ni un problème à résoudre. C’est une réalité intime,
qui mérite d’être laissée en paix.
Reconnaître la diversité réelle des corps ne signifie pas renoncer à toute réflexion, mais accepter que la dignité ne se négocie pas. À mesure que les représentations évoluent, une société plus mature est peut-être celle qui apprend à regarder sans classer, à écouter sans corriger, et à laisser chacun et chacune exister sans avoir à se justifier.


