Par Nicolas Jeffs**, Spécialiste Immobilier.
Je parle ici uniquement
du marché locatif parisien, celui que je pratique tous les jours sur le
terrain.
Pas de la province, pas
de statistiques nationales. Juste Paris, et ce que je vois concrètement.
Aujourd’hui, mettre en
location un studio de 20 m² dans certains quartiers, comme dans le 11ᵉ
arrondissement de Paris, peut générer 300 à 400 appels dans la même après-midi.
Parfois, les appels
continuent jusqu’à 2h ou 3h du matin. À ce stade, ce n’est plus de la demande
normale, c’est de la saturation.
D’ailleurs, beaucoup
d’agents immobiliers ne mettent même plus les annonces en ligne.
Pas par stratégie, mais
parce que c’est ingérable. Les biens sont loués avant diffusion, via des listes
internes ou du bouche-à-oreille.
Quand un appartement
n’a même plus besoin d’être visible pour être loué, c’est que le marché locatif
parisien ne fonctionne plus normalement.
Des locataires qui
restent locataires, faute de pouvoir acheter
La première raison est
connue : acheter est devenu très compliqué.
Avec la hausse des
taux, beaucoup de gens ne peuvent plus emprunter. D’autres pourraient acheter,
mais renoncent : mensualités trop élevées, apport trop important, incertitude
sur l’emploi, peur de s’engager lourdement.
Résultat : des profils qui
auraient acheté il y a encore quelques années restent locataires, parfois par
défaut. Ils restent plus longtemps dans leur logement, ce qui réduit fortement
la rotation.
Et dans beaucoup de
cas, à Paris, acheter coûte aujourd’hui plus cher que louer. Donc même des
profils solides préfèrent rester locataires.
Une société qui change…
et qui accentue la pression
Il y a aussi une
réalité sociale qu’on sous-estime souvent. Il y a plus de
personnes seules, plus de séparations, moins de couples stables, moins
d’enfants. À population équivalente, cela veut dire plus de foyers, donc plus
de logements nécessaires, surtout des petites surfaces.
Le parc immobilier parisien n’a jamais été
pensé pour absorber cette évolution.
Une offre locative qui
disparaît
En face, l’offre diminue : entre l’encadrement des loyers, la hausse de la taxe foncière, les contraintes réglementaires et surtout le sujet du DPE, beaucoup de propriétaires retirent leurs biens du marché.
Les logements classés G
sont déjà sortis. Les logements F vont suivre. Pour certains bailleurs, les
travaux sont trop chers, trop lourds ou techniquement impossibles. Ils vendent
ou arrêtent de louer.
Moins d’offres, plus de
demande : la tension devient extrême.
Des dossiers largement
au-dessus des critères habituels
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le niveau des dossiers. La plupart de ceux que je reçois sont très largement au-dessus des critères classiques : revenus 3, 4, parfois 5 ou même 10 fois le loyer, épargne importante, garants solides, souvent issus de milieux très confortables.
Et malgré ça, ils sont
tous en concurrence.
Quand des profils aussi favorisés galèrent pour louer 20 m², ça veut dire une chose simple : pour la population “moyenne”, et encore plus pour les personnes en difficulté, l’accès au logement devient quasi impossible.
Méfiance, garanties et
contrôles à outrance
Paradoxalement, cette sur-solvabilité ne rassure pas les propriétaires. On observe au contraire une explosion des demandes de garanties loyers impayés (GLI).
Dans un cadre perçu
comme anxiogène, fiscalité, règles, risques d’impayés, les bailleurs se
protègent au maximum.
Sous la pression,
certains candidats mentent ou arrangent leur dossier. En réaction, les
exigences explosent : bulletins de salaire, contrats, avis d’imposition, pièces
d’identité recto-verso, lettres de motivation, dossiers complets des garants,
justificatifs de précédentes locations.
Et surtout, tout est vérifié, parfois plusieurs fois. Aujourd’hui, une grande partie du travail consiste à checker, recouper, confirmer. La confiance a disparu.
Quand chercher un
logement devient humiliant
Sur le terrain, ça donne des scènes déroutantes. Des candidats très bien habillés, stressés, qui arrivent comme à un entretien d’embauche. Certains viennent avec des “parents” ou un “conjoint” parfois fictifs. D’autres tentent de payer plus, de contourner les règles, voire de soudoyer.
Ce ne sont pas des
comportements opportunistes.
Ce sont des
comportements de peur.
La peur de ne pas se
loger.
Le recours massif aux
chasseurs locatifs
Résultat logique : le métier de chasseur
en location a explosé.
Chercher seul,
aujourd’hui, à Paris, est devenu un véritable chemin de croix.
Faire appel à un
chasseur n’est plus un luxe.
C’est devenu, pour
beaucoup, la seule façon d’y arriver.
Une crise profonde, pas
passagère
Ce qui se joue sur le
marché locatif parisien n’est pas une parenthèse.
C’est un empilement de
facteurs qui a fait basculer le système.
Le logement est un
besoin fondamental.
Quand il faut mentir,
se battre ou s’humilier pour louer 20 m², ce n’est pas un problème individuel.
**Nicolas Jeffs : Spécialiste immobilier, expert immobilier, expert bâtiment, diagnostiqueur et auditeur énergétique, Nicolas Jeffs est également créateur de contenus et analyste indépendant du marché immobilier. Il décrypte l’actualité immobilière, économique et réglementaire en reliant les décisions publiques à leurs effets concrets sur le terrain.


