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[Etudes] Médicaments matures : 6 substances critiques sur 7 n’ont aucun site de production de leur substance active en France

Une étude indépendante de l’École de Guerre Économique consacrée à la souveraineté sanitaire révèle l’ampleur des fragilités qui entourent les médicaments matures, ces traitements anciens qui restent au cœur de la thérapeutique courante.

Parmi les substances actives critiques étudiées, 63 % des producteurs certifiés pour le marché européen sont situés en Inde ou en Chine. Dans le même temps, le rapport pointe un angle mort majeur : aucune source publique française ne permet aujourd’hui d’établir où sont fabriqués les médicaments finis (prêts à être utilisés par le patient).

 

Un médicament mature n’est pas un médicament du passé: c’est un traitement dont le bénéfice thérapeutique est établi, toujours prescrit et utilisé, parfois depuis des décennies. Ces médicaments restent au cœur de notre système de soins: ceux commercialisés depuis plus de dix ans représentent
68 % du chiffre d’affaires des médicaments remboursables vendus en pharmacie.

L’École de Guerre Économique publie son rapport « Médicament mature et souveraineté sanitaire en France », réalisé par son Centre de Recherche Appliquée sous la direction de Christian Harbulot et rédigé par Arnaud de Morgny. Présentée le même jour à la Questure de l’Assemblée nationale, lors d’un colloque réunissant parlementaires et acteurs de l’écosystème pharmaceutique, en présence de Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, l’étude intervient à quelques jours d’une échéance majeure : l’accord-cadre qui régit la politique conventionnelle du prix du médicament arrive à son terme le 30 septembre 2026. Dans ce contexte, le rapport analyse la place des médicaments matures dans la souveraineté sanitaire, leur modèle économique et les dépendances industrielles qui les entourent. Ses résultats mettent en évidence plusieurs fragilités majeures dans la capacité de la France à sécuriser durablement ces traitements.

 

La France ne définit pas juridiquement ce qu’est un « médicament mature »

Premier enseignement du rapport : aucun texte français ou européen ne définit aujourd’hui juridiquement le médicament mature.

Pour conduire son analyse, l’École de Guerre Économique retient comme périmètre mesurable les médicaments remboursés dont la substance active est autorisée depuis plus de dix ans et n’est plus protégée par un titre de propriété industrielle en France. Cette définition englobe les médicaments de référence, les génériques et les médicaments hybrides.

Cette absence de définition complique également le pilotage public. Médicaments essentiels, médicaments d’intérêt thérapeutique majeur et médicaments critiques européens recouvrent des périmètres différents. Le rapprochement réalisé par l’étude ne fait apparaître que 204 substances communes aux différentes listes analysées.

 

Six substances critiques sur sept n’ont aucun site de production de leur substance active en France

Deuxième enseignement : la dépendance industrielle est particulièrement forte en amont de la chaîne de production.

Parmi les substances actives critiques étudiées, 63 % des titulaires de certificats européens sont situés en Inde ou en Chine. Et, tous types confondus, six substances critiques sur sept ne disposent d’aucun site français de production de substance active.

Mais le rapport met surtout au jour un paradoxe : cette dépendance peut être partiellement cartographiée pour les substances actives, alors que le lieu de fabrication des médicaments finis n’est établi par aucune source publique française.

Les fabricants sont pourtant déclarés aux autorités sanitaires depuis 2001. Le rapport estime donc qu’une partie des données nécessaires à la définition d’une véritable stratégie industrielle existe, mais n’est pas rendue publique.

 

Depuis 2019, un décrochage de 23 à 32 points entre coûts industriels et prix pharmaceutiques

Troisième enseignement : l’évolution divergente des coûts industriels et des prix.

Selon les données INSEE et Eurostat analysées dans l’étude, l’écart entre l’évolution des coûts de l’industrie et celle des prix pharmaceutiques atteint entre 23 et 32 points entre 2019 et 2026, sur l’ensemble de la division pharmaceutique.

Le rapport rappelle parallèlement que l’effet prix sur les médicaments anciens étudié par le régulateur est négatif lors de chacun des 23 exercices compris entre 2002 et 2024, avec une baisse moyenne de
3 % par an.

L’École de Guerre Économique précise toutefois que son étude n’établit pas de causalité directe entre cet écart coûts-prix et les ruptures de médicaments. Elle identifie l’administration du prix comme un facteur aggravant sur lequel l’État dispose d’un levier direct.

 

De cinq alternatives disponibles en 2021 à deux fin 2024

Cette fragilité intervient alors que les marges de sécurité se réduisent.

Selon les données de la DREES citées dans le rapport, le nombre moyen d’alternatives disponibles sans rupture ni risque de rupture est passé de cinq à l’été 2021 à deux fin 2024. En trois ans, la marge de sécurité a donc été divisée par plus de deux : lorsqu’un médicament vient à manquer, il reste aujourd’hui beaucoup moins de solutions disponibles pour le remplacer.

Le rapport estime que le maintien du système actuel conduirait, à court terme, à une poursuite de cette dégradation. Il souligne toutefois qu’en l’absence d’instruments de mesure suffisants, aucun scénario ne peut aujourd’hui être précisément évalué.

 

Pour protéger les médicaments critiques, regarder les usines autant que les molécules

Le rapport recense 166 établissements en France concernés par au moins une référence de médicament mature critique.

Un médicament critique est un traitement dont l’indisponibilité peut avoir des conséquences importantes pour les patients et pour lequel la continuité d’approvisionnement doit donc être particulièrement sécurisée.

Pour l’École de Guerre Économique, sécuriser quelques médicaments critiques ne suffit pas.
98,5 % des références matures commercialisées appartiennent à des portefeuilles comprenant au moins une référence critique. Le rapport recommande donc de protéger non seulement les molécules, mais également les capacités de production et les sites industriels dont elles dépendent.

 

Les leviers proposés par le rapport

Face à ces fragilités, le rapport ne se limite pas au constat. Il identifie plusieurs leviers pour sécuriser durablement les médicaments matures : définir précisément cette catégorie aujourd’hui absente des textes, rendre publiques les données sur les fabricants et les lignes de production, identifier les sites industriels dont les capacités doivent être sécurisées et raisonner à la fois à l’échelle des molécules critiques et des établissements qui les produisent.

L’étude recommande également de donner davantage de visibilité pluriannuelle à la politique de prix et de mieux intégrer les conséquences industrielles dans les arbitrages publics, notamment en publiant un avis motivé avant de fixer chaque année le montant des baisses de prix.

La renégociation de cet accord-cadre constitue notamment, selon le rapport, l’occasion d’inscrire davantage de visibilité pluriannuelle dans la politique de prix.

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