Une analyse de
Isabelle Saladin, Présidente d’I&S Adviser.
Après les records atteints par les marchés boursiers l’an dernier, des perspectives de correction s’annoncent. Mais une autre réalité, plus sombre, s'installe : la bourse n’attire plus les entreprises de croissance qui basculent les unes après les autres vers le capital investissement.
Succès d’entreprises ayant misé sur un
développement par LBO successifs, coûts et pressions subis par les marchés,
accompagnement humain et opérationnel proposé par les acteurs du private
equity... Pour de plus en plus de dirigeants, le choix est fait.
Jusqu’à il y a encore 3
à 4 ans, une introduction en bourse consacrait la réussite d’une entreprise et
annonçait son entrée dans la cour des grands. Mais cette époque est révolue.
Elle reste une source de financement privilégiée par les "méga large caps"
et par les startups intensives en R&D et structurellement déficitaires que
le capital investissement ne peut plus financer seul (biotech, deeptech). Près
de 80 % des sociétés entrant au Nasdaq ne sont pas rentables.
Le cœur battant de
l'économie réelle se tourne quant à lui vers le private equity. Les chiffres
sont sans appel : il y a eu à peine 200 introductions en bourse aux États-Unis
en 2024 (incluant les SPACs, ce "Private Equity du pauvre") contre près
de 4 000 opérations de capital-investissement sur la même période. Il ne s’agit
plus d’une anomalie conjoncturelle, mais d’une mutation profonde du financement
de l'économie.
Qui plus est, le private equity ne se contente plus des PME. Il s’attaque désormais frontalement aux géants qui prennent la décision de sortir de la cote. La récente opérations de P2P (Private-to-Public) menée sur Electronic Arts rachetée 55 milliards de dollars par le fonds souverain saoudien PIF prouve que plus aucune capitalisation n'est à l'abri d'une sortie de cote. De son côté, CVC Capital en levant
26 milliards d'euros va pouvoir se positionner pour accompagner des
entreprises qui, jusque-là, seraient allées chercher des capitaux sur les
marchés.
Pourquoi ce désamour
des entreprises pour les marchés publics ?
Cinq facteurs jouent en faveur d’un tel basculement. Tout d’abord, nous arrivons à la fin d’un cycle.
Des fleurons comme Picard ou Webhelp ont montré qu'une entreprise pouvait
s'épanouir sur quatre ou cinq cycles de LBO sans jamais passer par la case “bourse”.
Conséquence : quand en 2010 on visait la cote, en 2025 on vise les LBO
successifs.
Ensuite, le poids
écrasant de la régulation et le coût induit pour maintenir une cotation le coût
- autour de 500 000 € par an pour une ETI - a fini de lasser les entreprises.
Le récent départ de Nokia de la place de Paris illustre cette lassitude face à
des contraintes administratives jugées disproportionnées par rapport au
bénéfice de la liquidité.
A cela s’ajoute la
volonté de s’affranchir de deux caractéristiques des marchés : la ”dictature du
trimestre” d’une part liée à la pression ressenties lors de la publication des
avis d’analystes sur les résultats à chaque fin de trimestre ; les “humeurs de
marché” d’autre part qui induisent une forte volatilité des cours, a fortiori avec
les prévisions annoncées sur les défaillances. En faisant appel au private
equity, les entreprises optent pour un partenaire privé stable plutôt que pour
un environnement fragilisé.
Enfin, l’atout du
private equity ne repose pas seulement sur ses poches profondes. Il réside
aussi et de plus en plus dans l'accompagnement humain et opérationnel qui est
proposé aux dirigeants. Contrairement à la bourse, anonyme et passive, les
acteurs du capital investissement agissent pour sécuriser les performances de
leurs participations : management packages plus alignés, gouvernance plus
active et pour les plus stratèges, mobilisation d’operating partners. Ces
profils hybrides, mêlant vision stratégique et expérience opérationnelle,
n’apportent pas du capital : ils structurent la croissance, affinent le
go-to-market, sécurisent le déploiement international et s’engagent sur des
résultats. Dans un monde complexe, l’entrepreneur ne cherche plus un ticket
boursier, mais un partenaire capable de mouiller la chemise.
La multiplication des opérations de P2P au détriment des introductions en bourse est le signe d'un basculement. Les marchés publics, autrefois moteur de l'économie, risquent de n'en devenir que la vitrine quand la véritable création de valeur se jouera dans le giron du capital privé, à l'abri des regards. Pour de plus en plus de dirigeants, le choix est vite fait : l'agilité des acteurs privés du capital investissement a définitivement éclipsé le prestige de la cote.


