Par
Jean-François Deldon Fondateur de Yakadata, Ambassadeur "Osez l'IA",
Expert Bpifrance.
Le débat politique
actuel sur l’Intelligence Artificielle est d’une pauvreté affligeante
Tandis que la
technologie redéfinit les contours de notre réalité à une vitesse vertigineuse,
nos échanges se limitent trop souvent à une seule angoisse : « Allons-nous tous
perdre nos emplois ? ». C'est regarder l'incendie par le trou de la serrure.
Pendant que nous nous
écharpons sur des statistiques et que nous essayons tous de lire l'avenir dans
une boule de cristal, nous oublions l'essentiel : l'IA n'est pas une force de
la nature. C’est une technologie bien humaine qui peut être façonnée par nos
choix de société. Et ne pas choisir, c’est laisser les algorithmes de la
Silicon Valley ou de Pékin rédiger notre futur à notre place.
Pour un
"Crash-Test" de l'IA
Nous n'autorisons
aucune voiture à circuler sans qu'elle ait subi des crash-tests rigoureux pour
garantir la sécurité des passagers. Pourquoi acceptons-nous de déployer
massivement des IA qui impactent nos vies, notre santé mentale et notre
démocratie sans exiger une transparence similaire ?
Il est temps d'imposer
un scoring de sécurité et d'éthique clair et affiché. Des benchmarks existent
et doivent surement être améliorés ; transformons-les en outils de décision
publique. Nous devons savoir si l'outil que nous utilisons respecte notre autonomie
ou s'il nous rend structurellement dépendants.
La Souveraineté par le
Code
La question de
l'autonomie étatique est un point clé du débat. Vouloir la résilience sans
maîtriser l'outil est une illusion. L’engagement politique doit être clair :
maîtriser le cycle de vie des données et être capable de faire tourner les
outils essentiels sans dépendre de tiers (notamment d'autres états). C’est le
seul moyen de garantir que les "cerveaux numériques" de nos
administrations et de nos entreprises ne puissent pas être débranchés ou
censurés par une puissance étrangère. La souveraineté ne se décrète pas, elle
se code. Mais ça demande des choix de société et des décisions politiques
fortes.
Le choix de la
décélération : l'IA pour "être" plutôt que pour "faire"
Tout nous pousse à
aller plus vite, plus loin, plus complexe. Mais dans cette accélération
frénétique, beaucoup perdent pied. Et si le véritable progrès n'était pas de
produire toujours plus, mais de produire mieux pour se redonner du temps ?
C'est peut-être en quelque sorte une fin au "Travailler plus pour gagner
plus".
Utiliser l’IA pour
maintenir notre niveau de vie tout en travaillant moins (ou a minima
autrement), pour redonner de l’humain là où il a disparu, pour ralentir la
machine infernale : c’est un choix politique valable. Mais ce choix
demande un courage que la passivité actuelle étouffe.
Reprendre les rênes
Nous devons passer
d'une question de victime, "Quelle place l'IA va-t-elle nous laisser
?", à une question de pilote : "Quelle place voulons-nous réellement
donner à l'IA ?".
Que l'on veuille
remplacer tous les médecins, enseignants, comptables, ... ou autres professions
par l'IA, qu'on y soit opposé ou qu'on soit pour un intermédiaire, la question
centrale sera surtout de définir ce qu'on veut faire en tant que société et comment
on se donne les moyens d'y arriver (tout en restant conscient que nous ne
vivons pas en otarcie).
Cette prise de contrôle
sur notre avenir passe par une sensibilisation massive et sans concession de
l'ensemble de la population. L'IA est trop importante pour être laissée aux
seuls techniciens ou aux experts en marketing.
Le monde de 2031 n'est pas écrit. Il dépend de notre capacité à dire "non" à ce qui nous aliène et "oui" à ce qui nous renforce. Prenons le taureau par les cornes : l'avenir n'est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire.


