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[Tribune] Règlementation européenne - quoi de neuf ?

Le point de vue d’Ophélie Mortier, Chief Sustainable Investment Officer – DPAM.

 

L’année 2025 a été marquée par une certaine instabilité réglementaire et des efforts de simplification au sein de l’UE, la Commission européenne ayant annoncé dix mesures globales visant à alléger les contraintes réglementaires et à renforcer la compétitivité.


Ces mesures couvraient notamment le développement durable, la chimie, la défense, le numérique et l’agriculture.

 

L’environnement réglementaire de l’Union européenne en matière de finance durable continue d’évoluer rapidement, notamment avec des avancées significatives du règlement sur la publication d’informations financières durables (SFDR), faisant suite au règlement omnibus relatif à la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) et à la directive sur le devoir de vigilance en matière de durabilité des entreprises (CSDDD). Quelles sont les implications pour les institutions financières et les entreprises, et quel est le contexte plus large qui façonne l’avenir de l’intégration des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) en Europe ?

 

CSRD versus CSDDD : portée, seuils et impact stratégique

 

La finalisation des directives CSRD et CSDDD, ainsi que la simplification de la directive Omnibus, constituent une étape cruciale pour la réglementation du développement durable dans l'Union européenne. Bien que ces deux directives visent à renforcer la responsabilité des entreprises, leurs champs d'application et leurs critères diffèrent intentionnellement : ce choix stratégique a pour objectif de limiter le nombre d'entreprises soumises aux exigences plus strictes de la CSDDD.

 

Quelles sont donc les règles pour chaque directive ?

 

• CSRD : Cette directive porte sur le reporting de développement durable et s’applique aux grandes entreprises de l’UE ainsi qu’à certaines sociétés mères non européennes. Les seuils sont fixés à

1 000 employés ou plus et à un chiffre d’affaires annuel net d’au moins 450 millions d’euros. La directive s’appliquera dans un premier temps aux exercices fiscaux commençant en janvier 2027 ou après, le reporting étant obligatoire dès 2028.

 

• CSDDD : Ce dispositif vise à garantir le respect des droits humains et la protection de l’environnement. Il concerne les très grandes entreprises de l’UE et certaines entités hors UE, avec des seuils plus élevés : 5 000 employés ou plus et un chiffre d’affaires d’au moins 1,5 milliard d’euros. Les obligations entreront en vigueur en juillet 2029, avec des sanctions pouvant atteindre 3% du chiffre d’affaires net mondial.

 

Les principales différences entre les directives concernent le traitement des entreprises non-membres de l'UE, la nature et l'étendue des sanctions, ainsi que les approches relatives aux exemptions et à la responsabilité civile. Le manque d'harmonisation du champ d'application et des critères constitue un obstacle à leur mise en œuvre. Par ailleurs, la réduction significative du champ d'application des directives CSRD et CSDDD engendre une forte dépendance vis-à-vis des fournisseurs de données ESG pour combler les lacunes, en recourant à des estimations et des extrapolations.

 

Il est difficile de prédire si les informations volontaires des PME (VSME – Voluntary Disclosures for Small and Medium-sized Enterprises) constitueront une solution globale, mais leur adoption devrait être encouragée autant que possible. Pour rappel, les VSME désignent les informations volontaires publiées par les PME sur le développement durable, qui ne sont pas légalement tenues de se conformer à la directive CSRD. Ces normes simplifiées permettent aux PME de démontrer leur engagement en matière de pratiques ESG, d'améliorer la transparence auprès des parties prenantes et d'anticiper les futures exigences réglementaires, sans la contrainte immédiate d'une déclaration obligatoire.

 

Simplification SFDR – l’autre face de la pièce de l’Omnibus

 

Les trois catégories étaient globalement attendues. La simplification – ou plutôt la réduction – du champ d’application était beaucoup moins probable. Il est important de noter que les services de gestion de portefeuille et les conseils en investissement sont exclus du champ d’application, à l’exception de certains fonds alternatifs et fonds fermés.

 

Les principaux ajustements comprennent :

 

• Suppression de la catégorie de produits d'investissement durable et des exigences au niveau de l'entité relatives à l'impact négatif principal (PAI).

• Suppression du principe « Ne pas causer de préjudice important » (DNSH) pour certaines exclusions et intégration de la bonne gouvernance dans des critères d’exclusion plus larges.

• Le rapport d'alignement taxonomique n'est désormais requis que pour les produits classés comme

« Transition » ou « Durables » ayant un objectif environnemental.

 

Une nouvelle catégorisation des produits – Transition, ESG de base et Durable – a été introduite, comme indiqué dans notre précédente mise à jour. Chaque catégorie exige désormais un seuil d'investissement minimum de 70%. Il convient de noter que ce seuil pour la catégorie Durable pourrait entrer en conflit avec les lignes directrices de l'ESMA relatives à la dénomination des fonds, qui fixent un minimum inférieur de 50%, ce qui pourrait engendrer des difficultés immédiates pour le secteur des fonds.

 

De plus, dans le cas de la catégorie « Transition », les exclusions – notamment celles stipulant

« l’absence de nouveaux projets » – excluent de fait la quasi-totalité du secteur énergétique. L’interprétation, les débats et les éventuelles révisions de ces critères restent à déterminer et constitueront un point crucial à suivre au fil des négociations.

 

Il convient de noter que les orientations de l'ESMA relatives à la dénomination des fonds ont déjà eu un impact sur le secteur. Une étude publiée par l'ESMA le 17 décembre a mis en évidence l'influence significative de ces orientations sur la dénomination des fonds intégrant les critères ESG et de développement durable. La plupart des fonds concernés ont soit supprimé les termes ESG de leur dénomination, soit mis à jour leurs politiques d'investissement, principalement en excluant les énergies fossiles, afin de se conformer aux nouvelles normes. Les fonds les plus exposés aux énergies fossiles ont été plus enclins à abandonner la terminologie ESG, tandis que ceux qui ont conservé ces termes ont activement réduit leurs investissements en énergies fossiles.

 

Résistance réglementaire : les normes environnementales sous pression

 

Les évolutions réglementaires récentes témoignent d'une tendance à l'assouplissement de certaines réglementations environnementales et climatiques, tant au niveau européen que national. Par exemple :

 

• Le 16 décembre 2025, la Commission européenne a proposé des mesures visant à simplifier la législation relative à la sécurité des denrées alimentaires et des aliments pour animaux, notamment un accès plus rapide au marché pour les biopesticides et des procédures de renouvellement plus efficaces. Si certaines de ces mesures ont été bien accueillies, des voix critiques s'élèvent pour souligner que l'autorisation indéfinie de la plupart des pesticides pourrait compromettre la réévaluation scientifique et accroître les risques sanitaires et environnementaux.

 

• En Allemagne, un projet de loi propose d'abandonner les objectifs de réduction de la demande énergétique, dans le but de réduire les coûts des entreprises d'environ 834 millions d'euros par an. Cette mesure témoigne d'une tendance plus large en Europe, qui privilégie la croissance économique aux engagements climatiques.

 

Le tournant pragmatique de la finance durable

 

Malgré cette tendance, les enjeux du développement durable n'ont pas diminué ; au contraire, ils se sont intensifiés. Le débat actuel sur la nocivité du terme « ESG » ou sur la nécessité de bannir le mot

« durable » de tout contexte occulte souvent l'enjeu fondamental : l'impératif de progrès tangibles dans la construction d'organisations résilientes. Malgré l'évolution des contextes politiques et réglementaires, les risques climatiques, les perturbations opérationnelles et les exigences accrues des investisseurs demeurent des préoccupations majeures.

 

Les événements récents illustrent la gravité de ces défis. Pour la sixième année consécutive, les pertes assurées liées aux catastrophes naturelles mondiales ont dépassé les 100 milliards de dollars américains. L'institut Swiss Re a même estimé ce montant à 107 milliards de dollars pour 2025, alors même que les États-Unis n'ont subi aucun ouragan. Cette tendance persistante souligne l'augmentation des dégâts matériels liés au changement climatique et aux phénomènes météorologiques extrêmes. Par ailleurs, plus de 450 personnes ont intenté une action en justice contre le gouvernement japonais, arguant que ses objectifs climatiques sont insuffisants pour respecter son engagement à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Cette situation souligne la demande croissante d'une action climatique crédible à l'échelle mondiale.

 

CBAM : une nouvelle ère pour la politique climatique de l’UE

 

La pleine mise en œuvre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) à compter du 1er janvier 2026 constitue une étape majeure de la politique climatique de l’UE. Le MACF vise à instaurer des conditions de concurrence équitables pour les industries européennes en imposant des coûts carbone équivalents aux biens importés, en réduisant les risques de fuite de carbone et en encourageant la décarbonation mondiale.

Toutefois, le mécanisme de coopération bilatérale en matière de commerce (MCBC) soulève également des inquiétudes quant aux tensions commerciales, à la complexité administrative et aux répercussions potentielles sur l'accès des pays en développement aux marchés de l'UE. Son succès dépendra d'une conception rigoureuse, d'une application transparente et d'un dialogue permanent avec les partenaires internationaux.

Par ailleurs, le règlement de l’UE sur la déforestation (EUDR) entrera en vigueur le 30 décembre 2026, offrant aux micro et petites entreprises une période de transition supplémentaire de six mois.

 

Conclusion : la résilience comme impératif fondamental

 

Les réformes CSRD, CSDDD et SFDR vont considérablement redéfinir la portée et les exigences en matière de publication d'informations sur la durabilité et les finances des entreprises, en relevant les seuils et en réduisant la charge de déclaration pour de nombreuses entreprises.

 

Le CBAM et l'EUDR entraîneront des répercussions importantes sur le commerce et les chaînes d'approvisionnement, le CBAM introduisant des coûts carbones sur les importations et l'EUDR imposant des chaînes d'approvisionnement sans déforestation à partir de fin 2026.

 

L'évolution du cadre réglementaire européen met en lumière la résilience comme élément central de la finance durable. Elle souligne que les organisations qui intègrent le développement durable comme impératif stratégique, au-delà de la simple conformité ou des considérations sémantiques, seront mieux armées pour gérer les risques, créer de la valeur à long terme et rester compétitives dans un environnement imprévisible. Face à l'évolution de la réglementation, les institutions financières sont confrontées à la fois à des défis et à des opportunités. Elles doivent investir de manière proactive dans les données, les systèmes et l'expertise afin de se conformer aux nouvelles normes, d'intégrer le développement durable à leurs processus métier et de garantir la transparence et la crédibilité auprès des régulateurs et des investisseurs. Les institutions qui sauront s'adapter et intégrer ces changements seront les mieux placées pour gérer les risques, saisir les nouvelles opportunités et créer une valeur durable sur un marché dynamique où une action climatique crédible et des stratégies d'adaptation demeurent essentielles.

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