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Plein Soleil 2020 : contribuer à une nouvelle écologie de l'art

Comme chaque année, d.c.a propose Plein Soleil, l’agenda des expositions d’été des centres d’art contemporain. Du 2 juin au 30 septembre 2020, Plein Soleil invite les publics à visiter plus d’une cinquantaine d’expositions dans les centres d’art partout en France, afin de découvrir la richesse et le foisonnement de l’art en train de se faire, dans le champ des arts visuels.

Tout au long de Plein Soleil, d.c.a - avec jigsaw - donne régulièrement la parole à ses membres à travers un programme d'entretiens croisés, pensés comme des remontées de terrain, avec pour objectif de partager les expériences, les réflexions et les problématiques auxquelles ont dû faire face chacun des centres d'art durant la crise sanitaire, mais aussi de préparer ensemble « l'après » dans les centres d'art. Cette semaine sont explorées les pistes de réflexion pour une écologie de l'art repensée, au regard du contexte actuel et des impacts présents et futurs sur l'écosystème artistique  — avec un entretien croisé entre Benoît Lamy de La Chapelle, directeur du CAC - La synagogue de Delme, Marianne Lanavère, directrice du CIAP Vassivière, et Antoine Marchand, directeur du Centre d'art Le Lait.

Dans ce moment de retour progressif à la normale que nous vivons, et de crise socio-économique, quels sont les impacts pour vos centres d’art ?

Antoine Marchand — L’impact n’est pas immédiat sur nos structures. De manière globale, nous avons dû repenser les manières de travailler et de faire, mais il y a eu plus de reports que d’annulations. L’impact immédiat a surtout été vécu par les artistes, et ils se trouvent aujourd’hui dans une grande précarité. Concernant les centres d’art contemporain, les impacts vont plutôt se faire sentir dans les prochaines années.

Marianne Lanavère — En ce qui concerne les relations avec les équipes, je peux dire qu’elles se sont resserrées pendant cette période. Cela nous a permis d’échanger sur des sujets de société, de penser à nos manières de travailler, en essayant de tirer les conclusions de toutes ces réflexions. Il y a un désir de l’équipe de ralentir, de faire mieux, mais moins - d’avoir plus de qualité et moins de quantité, et de ne pas répondre systématiquement aux injonctions événementielles ou de communication. On s’est posé la question de comment répondre à ces injonctions, mais aussi de la façon dont nous pouvons réfléchir à une autre logique que celle du chiffre. C’est cet ensemble de réflexion qui nous a marqué en tant qu’institution.

Benoît Lamy de La Chapelle — Mis à part le fait que sur les trois expositions annuelles initialement programmées au CAC - La synagogue de Delme, nous avons une exposition en moins, on ne ressent pas d’impacts directs pour l’instant. Mais en effet, tout change. Notre équipe n’est pas encore au complet au bureau, même si on peut recevoir les visiteurs dans les conditions sanitaires préconisées. L’annexe aux salles d’exposition, que l’on appelle la Gue(ho)st-House et qui accueille les activités avec le public est fermée jusqu’à nouvel ordre. Ce qui compte pour nous c’est que la Synagogue reste ouverte car c’est là que l’exposition a lieu. On peut s’attendre à des coupes budgétaires, et c’est cet enjeu qui va être important pour nous, car nous dépendons des tutelles. La crise va davantage se faire sentir sur le long terme

Comment envisagez-vous dans cet après, d’adapter vos missions dans vos contextes respectifs ?

Antoine Marchand — La période du confinement a été pour nous l’opportunité de développer une plateforme en ligne qui devrait être prête pour la rentrée de septembre. Nous allons passer commande auprès d’artistes d’œuvres sonores, vidéos et textuelles, dédiées à cette plateforme, qui vient en complément des activités du centre d’art. L’objectif est de diversifier les invitations faites aux artistes en dehors du format exposition, pour toucher un autre public. Une fois passée la période de transition, beaucoup d’institutions ont rapidement envisagé des formes de solidarité et de nouveaux projets. Nous communiquons essentiellement sur les expositions, qui apparaissent comme les vitrines de nos activités, mais l’accompagnement des artistes est quotidien, qu’il s’agisse d’invitations pour des ateliers, de rendez-vous pour échanger sur leur travail... Ce travail est essentiel, et cette période a révélé différents niveaux de précarité entre les artistes.

Benoît Lamy de La Chapelle — Il y a effectivement ce que l’on perçoit des centres d’art à travers la communication, c’est-à-dire les projets d’expositions et les résidences principalement. La question de la solidarité avec les artistes est dans l’ADN des centres d’art. Avec cette crise, on a l’impression que l’on a découvert la précarité des artistes. Dans les centres d’art cela était déjà un fait connu, et nos partenaires politiques y ont toujours été sensibilisés : on sait par exemple qu’il convient de nous aider à rémunérer les artistes. Le centre d’art est là pour transmettre le savoir et la création des artistes, et également pour travailler en solidarité avec eux. Pour que cette solidarité soit effective, les centres d’art ont besoin de moyens. Le champ d’action et l’engagement ne change pas, il s’agit de bénéficier de ressources plus conséquentes. Pour certains artistes, la situation a été mordante et cruelle, donc cette solidarité doit se poursuivre. 

Marianne Lanavère — À Vassivière, le CIAP contribue au développement économique d’un territoire qui se veut attractif par le tourisme, donc directement confronté à des logiques qui sont parfois extérieures à celles de l’art, où l'on nous demande d’être ce que l’on n’est pas, ce qui est parfois délicat. Nous devons à la fois répondre à cette géographie qui est celle d’un lac touristique, et résister à une logique de visibilité liée à la société où il faut toujours attirer plus de monde, tisser sans cesse davantage de partenariats. Avec l’équipe, nous nous sommes demandé.e.s à quel endroit freiner, et finalement cela a été une joie pour l’équipe de rouvrir au public très progressivement. On a senti de toutes parts que l’art avait manqué au public, surtout le rapport d’expérience charnel aux œuvres. Nous avons pris conscience de notre utilité à cet endroit-là ; malgré le peu de visiteurs en juin nous avons voulu soigner leur accueil, individuellement et le mieux possible. Cet accueil personnalisé et la facilitation des liens entre l’œuvre et les publics nous épanouit au quotidien, et cette situation nous a permis de nous rappeler pourquoi nous travaillons dans un centre d’art

Quelles sont vos pistes de réflexions pour continuer à travailler - ou travailler différemment - et soutenir l’ensemble de l’écosystème artistique, touché par la précarité ?

Marianne Lanavère — Nous nous sommes rendu.e.s compte que les artistes étaient notre premier public et nos premiers liens vers l’extérieur. Individuellement, et dans un premier temps, nous avons eu l’envie de « soigner » tous les artistes avec lesquels nous avions des projets en cours — qu’il s’agisse d’expositions, de résidences, de commandes — dans un sens qui ne soit pas uniquement celui du partenariat ou de la rémunération, mais aussi par des attentions différentes, simplement pour connaître leur ressenti durant cette période. Il s’agissait de connaître leurs besoins, et on s’est aperçu que les besoins des artistes ne se situaient pas toujours à l’endroit auquel on s’attendait. Certains n’avaient pas forcément besoin d’une rémunération pendant cette période, mais plutôt d’avoir accès à des matériaux, d’avoir la possibilité de continuer à fabriquer et à créer. Nous avons essayé de penser à l’ensemble de l’écosystème qui est celui du champ économique dans lequel nous travaillons, sans oubli des professions annexes et liées aux artistes — les graphistes, les photographes d’œuvres d’art, les monteur.se.s, les commissaires d’exposition, les traducteur.ice.s. 

Benoît Lamy de La Chapelle — Il me semble que dès maintenant, les centres d’art contemporain vont pouvoir reprendre un fonctionnement tel qu’il pouvait l’être auparavant. C’est ce qui est prévu en tous les cas au CAC - La synagogue de Delme pour les prochains démontages et montages d’exposition. À l’heure qu’il est, avec la levée d’un certain nombre d’interdictions, nous n’avons pas envisagé d’autres manières de travailler avec l’ensemble des acteurs de cet écosystème. Les rapports de travail restent inchangés avec l’ensemble des personnes au-sein de l’économie de l’art, avec qui nous travaillons au niveau des montages, des prises de vue… Mon inquiétude se situe d’avantage sur la manière, dans ce contexte difficile, de retrouver le contact avec le public, à travers des moments de rencontre entre personnes qui s’intéressent à l’art en milieu rural, et des moments de visites et d’ateliers qui sont primordiaux. Il existe une force de rassemblement et convivialité dans nos activités, à laquelle nous tenons beaucoup, et qui se traduit par l’ouverture aux publics, quel que soit leur rapport - direct ou indirect - à l’art. C’est ce qui reste encore incertain pour les centres d’art en ce moment.

Antoine Marchand — Notre posture est similaire au Centre d’art Le Lait. Bien que notre relation diffère de celle que nous avons avec les artistes, je m’étais bien entendu rapproché des graphistes et des traducteurs avec lesquels nous avons des projets à long terme - tels que des publications - et qui ont pu d’ailleurs continuer à travailler pendant le confinement sans faire face à des difficultés particulières. Concernant les montages d’exposition, comme le disait Benoît Lamy, dès demain nous allons pouvoir repartir sur une dynamique « normale », d’autant plus que nous avons au centre d’art Le Lait une équipe de régie en interne, salariée par le centre d’art. Je suis inquiet aussi, quant à la possibilité d’un « retour à la normale », ou en tous les cas d’une possibilité de se rassembler autour des œuvres.

Que vient révéler Plein Soleil de votre programmation ?

Antoine Marchand — Au centre d’art Le Lait, avait débuté un mois avant le confinement l’exposition collective Persona Everyware, que nous prolongeons jusqu’aux Journées Européennes du Patrimoine. Cela nous donne le temps en parallèle, de repenser la programmation. Nous avons développé, avec le service des publics, plusieurs livrets de visites pour que les visiteurs puissent être autonomes. Le centre d’art est attenant à un parc très visité à Albi, nous avons donc essayé de créer des liens avec le parc pour mettre en place des balades artistiques. Ce sont des moyens de rester en contact avec le public que nous avons imaginé, tout en composant avec le respect des distanciations.

Marianne Lanavère — L’exposition personnelle de Angelika Markul, FORMULE DU TEMPS, venait tout juste de s’ouvrir début mars, et nous avons décidé de la prolonger sur l’été. Il s’agissait, pour l’artiste et pour nous, d’une exposition avec des contenus pensés pour l’hiver mais qui fonctionne aussi sur une temporalité plus estivale - l’artiste est d’ailleurs ravie que l’exposition puisse exister l’été. Angelika Markul est une artiste qui travaille sur des questions fondamentales comme l’origine de la vie, du cosmos, mais aussi sur ce que l’homme peut détruire par sa création, dans la démesure. De manière inattendue, son exposition a été citée pendant la crise sanitaire par plusieurs journalistes et critiques d’art, via le prisme de l’écologie, de la crise climatique et de la disparition, ce qui n’avait pas forcément été anticipé au moment de sa conception. Cela donne un sens différent à l’exposition désormais, et il est intéressant de voir comment une œuvre peut résonner différemment selon l’actualité.

Benoît Lamy de La Chapelle — En ce qui concerne le CAC - La Synagogue de Delme pour Plein Soleil, le schéma est similaire. Nous proposions avant le confinement The Singing Dunes, une exposition personnelle de l’artiste germano-polonaise Zuzanna Czebatul, dont la production avait été conséquente et avait impliqué la venue de l’artiste pendant un mois. Après la période que l’on a tous vécu, prolonger l’exposition était aussi une manière de nous adapter à la situation. L’exposition continue jusqu’aux Journées Européennes du Patrimoine, et nous avons fait en sorte de pouvoir nous intégrer au dispositif « Vacances apprenantes » mis en place par le Ministère de la Culture. À l’année, nous accueillons au centre d’art des groupes scolaires, et nous avons souhaité réfléchir à la façon dont nous pouvions garder un lien avec le jeune public pendant l’été et en tenant compte des contraintes actuelles. L’équipe de médiatrices du centre d’art pourra donc se rendre dans des établissements scolaires et des centres aérés afin de proposer une médiation à partir de l’exposition, en encourageant toujours la venue individuelle du public rencontré, par la suite, au centre d’art. De manière régulière, nous travaillons aussi avec les offices de tourisme locaux pendant l’été, afin de capter l’attention des touristes pendant les vacances.  

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