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Le modèle d'entreprise-providence

La Seconde Guerre mondiale a accouché des principes fondateurs de l'État-providence. Et si la crise du coronavirus accouchait de ceux de l'entreprise-providence ?

C'est la thèse défendue par Raphaël Llorca, dans cette note pour la Fondation Jean-Jaurès où l'auteur revient sur l'impératif d'utilité, la naissance de ce concept d'entreprise-providence ainsi que les limites de ce modèle.

La crise sanitaire et économique a pour première conséquence le retour de l'État fort. Il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu'ici qu'il était impossible à ralentir ou à rediriger. En privilégiant, dans la quasi-totalité des pays du globe, le volet sanitaire sur le volet économique, le politique a, en effet, montré combien son geste prévalait sur tous les autres - à commencer par celui de l'entreprise, sommée de geler temporairement son activité.

Pour autant, l'entreprise n'a pas disparu des radars, bien au contraire : dans cette période, elle s'est même plutôt démultipliée en cherchant à faire la démonstration de son utilité pour le collectif. Le fait n'est pas nouveau en soi : à l'ère de la raison d'être, il était acquis que les entreprises devaient concilier performance économique et financière et action pour le bien commun. De fait, beaucoup d'initiatives prises par les entreprises en réaction au Covid-19 semblent bien répondre à ce nouvel impératif catégorique - être utile :

  • Contribuer à la guerre sanitaire : LVMH transforme plusieurs usines de production de parfum pour fabriquer du gel hydroalcoolique, Air Liquide, PSA, Valeo et Schneider Electric réunissent leurs capacités de production avec l'objectif de produire 10 000 respirateurs en cinquante jours, BNP Paribas fait un don d'un million d'euros à l'Institut Pasteur pour mettre au point un vaccin…

  • Faire adopter les bons comportements : Free-lance sa campagne publicitaire, « Les voisins », avec pour slogan « Ils restent chez eux. Ils ont tout compris », le constructeur automobile Skoda explique à ses clients quelles parties du véhicule désinfecter pour voyager en toute sécurité, Procter & Gamble lance un challenge sur le réseau social TikTok pour inciter les « millennials » à pratiquer le « social distancing…

  • Aider à mieux vivre le confinement : Canal+ décide de passer en clair, Decathlon propose gratuitement des cours de gym digitaux, IKEA créé un catalogue de jeux pour distraire les enfants pendant le confinement…

  • Organiser la solidarité: Intermarché vend à prix coûtant un certain nombre de produits frais pour aider les agriculteurs français, Accor héberge gratuitement des personnels soignants et des SDF, le Crédit Mutuel offre la possibilité de suspendre sans frais les échéances de crédits de ses clients jusqu'à nouvel ordre…

Chaque fois, le raisonnement est le même : en sortie de confinement, le consommateur saura se souvenir des entreprises qui lui auront été utiles pendant cette épreuve.
 
Toutefois, Raphaël Llorca pointe trois problèmes :

  • Un problème de légitimité: aux origines de l'État-providence se trouve un authentique contrat social passé entre citoyens et gouvernants, fruit d'intenses discussions démocratiques. À l'exception notable de C'est qui le patron ? qui a interrogé sa communauté afin de décider de reverser (ou non) les gains liés à la hausse de leurs revenus aux personnels et entreprises mises en difficulté, toutes les initiatives des entreprises annoncées ces dernières semaines relèvent de décisions unilatérales, centralisées, imposées d'en haut. Dès lors, d'où vient la légitimité de l'entreprise à endosser le rôle d'Entreprise-providence ? En tirant sa légitimité de ses « effets » plutôt que de ses « causes », de ses « résultats » plutôt que de sa « source », l'entreprise-providence renoue avec la tradition philosophique du pragmatisme, qui a toujours eu tendance à opposer efficacité et démocratie. 

  • Un problème autour de la conception même de la solidarité et de la protection: l'originalité profonde de l'État-providence moderne ne consiste pas seulement à offrir une protection à des populations autrefois livrées à l'insécurité, mais à faire en sorte que « ce qui est protégé soit non un individu particulier, mais des droits par le biais de lois universelles ». Or, la capacité des entreprises à garantir des lois universelles autres qu'économiques et marchandes reste encore à prouver. La sphère publique permet aux individus de s'extraire des logiques de marché tout en bénéficiant de prestations de remplacement - comment penser que l'Entreprise-providence puisse être autre chose qu'une « remarchandisation » du citoyen ?

  • Un problème de finalité : pour quelles raisons profondes l'entreprise cherche-t-elle à endosser de telles responsabilités ? Il est certainement encore trop tôt pour avancer des réponses définitives, mais on peut d'ores et déjà distinguer deux thèses opposées. La première verrait dans l'Entreprise-providence l'expression d'un besoin avant même d'être une intention. Le choc du confinement a montré combien certains secteurs étaient indispensables à la société : au fond, les « premières lignes », celles qui « font tenir le pays », ce sont à la fois des acteurs du privé et du public, des caissières et des infirmières. Une deuxième explication, plus critique, verrait dans l'Entreprise-providence une tentative de relégitimer un capitalisme en perte de vitesse

En définitive, si « moment politique » il y a, il ne saurait être le monopole des seuls gouvernements : l'émergence de l'Entreprise-providence, si elle venait à concurrencer l'État-providence, change radicalement les perspectives même du politique. À coup sûr, la gestion du déconfinement de la part de l'exécutif sera un élément clé dans la future relation entre États et entreprises : qui saura le mieux répondre à la forte demande de protection des Français ? Qui, du plan stratégique de l'entreprise ou de la planification étatique, permettra de mieux se projeter dans l'avenir ? Et, surtout, qui, de l'homme politique ou du chef d'entreprise, saura le plus redonner de l'espoir ?

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