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[Expertises] "Le problème des entrepreneurs, ce n'est pas l'IA"

Le point de vue de Julien Hatton, Fondateur du podcast « Comment t’as fait ? ».

 

Depuis dix-huit mois, je n'entends plus parler que de ça. Dans mon podcast, en conférence, dans les dîners de dirigeants : l'intelligence artificielle. Va-t-elle remplacer mes équipes ? Dois-je former tout le monde ? Est-ce que je suis déjà en retard ? La peur est réelle, presque palpable.

 

Et pendant que tout le monde regarde l'IA, l'entreprise meurt d'autre chose. J'interviewe des entrepreneurs chaque semaine. Plus de 220 sont déjà passés devant mon micro. Ceux qui se plantent ne se plantent presque jamais à cause d'une technologie dont ils n'auraient pas pris le train. Ils se plantent parce qu'ils n'ont pas vendu assez, parce qu'ils ont manqué de trésorerie au mauvais moment ou parce que toute l'entreprise reposait sur leurs seules épaules. Trois causes, toujours les mêmes. Et aucune ne s'appelle ChatGPT.


On préfère un problème noble à un problème vital

 

Si l'IA fascine autant les dirigeants, c'est aussi parce qu'elle est confortable.

Réfléchir à sa « stratégie IA », c'est un sujet noble, prospectif, valorisant. On en parle bien en soirée. C'est nettement plus flatteur que d'admettre qu'on ne sait pas vendre, qu'on ne lit pas son plan de trésorerie ou qu'on n'arrive pas à déléguer.

 

L'IA est devenue le sujet vers lequel on fuit. Une manière très sophistiquée d'éviter les trois questions qui décident vraiment de la survie d'une entreprise : Est-ce que mon offre est suffisamment attractive pour vendre assez ? Est-ce que je tiens financièrement ? Est-ce que ça tourne sans moi ?

 

D'abord vendre. Toujours.

 

La première cause de mortalité des entreprises, ce n'est pas le défaut d'innovation. C'est le défaut de clients. Beaucoup de fondateurs, surtout les profils techniques ou créatifs, considèrent la vente comme une corvée, parfois comme quelque chose de presque "sale". Ils peaufinent le produit, optimisent les process, automatisent. En réalité, ils repoussent le seul exercice qui fait entrer de l'argent. Aucune IA ne sauvera une entreprise qui ne sait pas, structurellement, transformer un inconnu en client. L'outil rend une vente efficace plus rapide mais il ne crée pas une vente qui n'existe pas.

 

Ensuite la trésorerie. Ce tueur silencieux.

 

On célèbre la croissance du chiffre d'affaires comme une victoire. Mais une entreprise ne dépose pas le bilan parce qu'elle vend trop peu sur le papier : elle dépose le bilan parce qu'à un instant T, il n'y a plus de cash pour payer les salaires et les fournisseurs. Rentable comptablement, morte dans les faits. J'ai vu des dirigeants brillants se faire emporter par un simple décalage de paiement, alors que leur société était en pleine croissance. Je l'ai vécu 5 ans après avoir créé ma 1ère société : +75% de CA, -40K€ sur le compte bancaire. Là encore, l'IA ne change rien à l'équation. Le pilotage du cash est une discipline, pas une technologie.

 

Le management, le véritable plafond de verre.

 

Quand une entreprise cesse de grandir, le fondateur cherche la cause partout (le marché, la concurrence, la conjoncture) sauf au seul endroit qui compte : lui-même. L'organisation plafonne presque toujours au niveau exact des limites de son dirigeant. Tout remonte à lui, donc tout ralentit. Il devient le goulot d'étranglement de sa propre réussite. Aucun algorithme ne réglera un problème de délégation. C'est un travail d'abord sur soi.

 

L'IA est un amplificateur, pas un sauveur

 

Que les choses soient claires : l'IA est une révolution, elle impacte énormément et rapidement les entreprises et les dirigeants ont raison de s'y intéresser. Mais elle ne fait qu'amplifier ce qui existe déjà. Appliquée à une entreprise qui vend bien, qui pilote sa trésorerie et qui tourne sans son fondateur, elle devient un accélérateur formidable. Appliquée à une entreprise fragile sur ces trois fondations, elle accélère surtout son décalage avec le marché.

 

Le vrai sujet n'a pas changé depuis que le commerce existe. Vendre, tenir financièrement et construire une organisation qui dépasse son créateur sont les priorités. L'IA est une question passionnante. Mais ce n'est pas elle qui tue les entreprises. Ce sont les fondations qu'on a oublié de poser pendant qu'on regardait ailleurs.

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