L’analyse de Laurent Chaudeurge, Membre du comité d’investissement de BDL Capital Management.
Depuis plus de deux
décennies, l’industrie mondiale de l’investissement s’est enfermée dans un
carcan intellectuel dont elle peine à sortir : l’allocation d’actifs
stratégique (SAA). Ce modèle, devenu le standard absolu des grands
institutionnels, consiste à figer la répartition du capital dans des
compartiments étanches ; actions, obligations, immobilier ; pilotés par des
équipes de gestion évaluées scrupuleusement par rapport à des indices de
référence. Ce cadre, pensé à l’origine pour apporter de la discipline, a
progressivement dérivé vers un système bureaucratique où l’allocation du
capital dépend davantage des pondérations imposées par les benchmarks que de la
réalité économique des entreprises.
Cette déconnexion entre
la finance et l’économie réelle atteint aujourd'hui des proportions alarmantes.
Le cas du MSCI World, l’indice phare de la gestion mondiale, est à cet égard
une illustration flagrante de ce dérèglement : il est devenu, par la force des
choses, un « MSCI USA » à 75 %, alors que l’économie américaine ne pèse en
réalité qu’un quart du PIB mondial. Cette situation n’est pas le fruit d’un
choix stratégique raisonné de la part des investisseurs, mais la conséquence
mécanique d’une gestion relative qui amplifie ses propres excès. En achetant
aveuglément ce qui a déjà monté pour ne pas s'écarter de la moyenne, la gestion
indicielle alimente des bulles et délaisse des pans entiers de l’économie
mondiale pourtant porteurs de valeur. Pour l’épargnant, l’écart au benchmark
est devenu le risque suprême, alors que la véritable destruction de valeur
réside précisément dans ce suivisme passif.
Face à cette impasse,
un signal faible vient de se transformer en onde de choc de l’autre côté de
l’Atlantique. CalPERS, le plus grand fonds de pension américain et véritable
phare de la gestion institutionnelle mondiale, a décidé de saborder son modèle traditionnel
pour adopter la « Total Portfolio Approach » (TPA). Ce changement de paradigme
est radical : il ne s’agit plus de se demander quelle est la pondération d’un
secteur par rapport à un indice, mais de replacer la question de la valeur au
centre du jeu. Où chaque dollar a-t-il le meilleur potentiel de rendement
absolu pour un niveau de risque donné ?
L’approche TPA rompt
avec la logique de silos pour considérer le portefeuille comme une entité
unique et mouvante. La direction des investissements n’arbitre plus pour coller
à une référence extérieure, mais pour répondre aux besoins réels de performance
de ses engagements. C’est un retour aux sources de l’investissement :
l’intelligence humaine reprend le pas sur l’algorithme indiciel. Ce modèle
introduit une distinction vitale entre ce qui relève du « beta » ; l’exposition
de marché, peu différenciante, que la gestion passive traite très bien à
moindre coût ; et ce qui relève de « l’alpha ». L’alpha n’est plus alors la
conséquence d’un léger écart de trajectoire par rapport à un benchmark, mais le
résultat d’un choix affirmé, d’une conviction forte sur la capacité d’une
entreprise à transformer son secteur. C’est, en somme, la fin de la gestion «
semi-passive » et le retour triomphal de la gestion active de conviction.
Pour l’Europe, ce
virage technologique et intellectuel n'est pas une option, c'est un impératif
de survie. Nous vivons une époque de ruptures massives : transitions
énergétiques, révolutions technologiques liées à l’IA, et surtout, un besoin
vital de souveraineté. Continuer à piloter l’épargne européenne avec des
boussoles indexées sur des indices dominés par des géants technologiques
américains est une aberration stratégique. En figeant notre épargne dans des
bornes prédéfinies et des indices déconnectés de notre tissu économique, nous
privons nos propres entreprises des capitaux nécessaires à leur croissance et à
notre autonomie.
Le rapport Draghi a récemment souligné l’ampleur du défi de financement qui attend le Vieux Continent. Si nous voulons financer notre défense, notre transition écologique et notre réindustrialisation, nous devons impérativement briser cette tyrannie des indices. L’épargne doit redevenir un outil de puissance et non un flux passif drainé vers Wall Street par de simples effets de structure. En adoptant une approche de performance absolue et de gestion active, comme le montre la voie ouverte par CalPERS, l’Europe a l’opportunité de reprendre le contrôle de son destin financier. Il est temps de passer d'une finance de la conformité à une finance de la responsabilité. Le capitalisme européen de demain ne se construira pas sur des benchmarks, mais sur des convictions.


