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[Questions de gestion] L'actionnariat dans la crise  

Comme tous les acteurs économiques, les actionnaires sont touchés par la pandémie : la saison 2020 des votes par procuration est marquée par un rythme ralenti, de nombreux reports et la tenue d’assemblées générales annuelles (AGA) virtuelles.

Par Ophélie Mortier, Responsable Investment Strategist chez DPAM

L'activisme actionnarial est également en baisse, avec un alignement notable et général sur des positions plus consensuelles. Nous prévoyons néanmoins une reprise de l’activisme à mesure que s’affirme la relance économique. Pour les très nombreuses entreprises affaiblies par la crise, et ainsi rendues bon marché, cette tendance pourrait s’avérer lourde de conséquences. Les avocats, les consultants en management, les spécialistes du vote par procuration mettent notamment en garde contre le risque de rachat opportun. Ils conseillent même aux entreprises (en particulier celles basées aux États-Unis) d'envisager l’adoption de mesures dites "pilules empoisonnées" ou d'autres mesures défensives, selon les régulations nationales, qui permettent aux entreprises de se prémunir contre un rachat non souhaité.

Les entreprises pourraient adopter des régimes de droits des actionnaires temporaires et ainsi protéger le retour à la normalité des entreprises.

Cette pandémie a entrainé des interventions sans précédent des gouvernements et des banques centrales. Les entreprises ne devraient-elles pas, elles aussi, prendre des mesures sans précédent, notamment une plus grande flexibilité sur les principes de gouvernance ?

Il sera intéressant d’observer les réactions des actionnaires à ces propositions. Si certains peuvent être d'accord avec l'idée de mesures de protection temporaires pour défendre les entreprises contre les rachats, d'autres sont susceptibles de s'opposer strictement à ces mécanismes, car ils limitent les droits des actionnaires, en particulier ceux des actionnaires minoritaires. Un juste milieu pourrait consister à analyser au cas par cas s'il est utile d'accorder une certaine souplesse aux sociétés sous la forme d'une suspension extraordinaire des obligations financières habituelles.

Hormis ces exceptions temporaires aux règles et aux principes directeurs, l'engagement devrait rester l'option privilégiée. En tant qu'investisseur responsable et engagé, notre mission et notre responsabilité principales consistent à soutenir la croissance durable de nos participations. C'est pourquoi nous privilégions avant tout l’engagement actif.

Il nous permet tout d’abord de mieux comprendre les entreprises qui échouent dans leur gestion de crise. À ce titre, nous engageons nos partenaires à se concentrer sur la santé et la sécurité de leurs employés. Deuxièmement, l’engagement nous pousse à être toujours plus réceptifs et attentifs aux réponses des entreprises, approfondissant ainsi notre compréhension globale et influant notre vision long terme. C’est ainsi que nous alignons notre vision de l’investissement avec le rôle d’actionnaire engagé sur le long terme. Troisièmement, un engagement actif se traduit par l’exercice du droit de vote et la participation aux assemblées générales (même virtuelles). Ces principes sont conformes aux recommandations récemment formulées par les PRI en réponse à la crise Covid-19.

Cette remise en question de la primauté des actionnaires, le principe selon lequel les entreprises devraient uniquement chercher à maximiser les profits, dans les limites de la loi, pour les gains des actionnaires, a débuté avant même la crise pandémique. Plusieurs initiatives et règlementations ont déjà introduit une plus grande emphase sur les autres parties prenantes d'une entreprise (par exemple, l'action des actionnaires des grandes sociétés pétrolières en matière de responsabilité climatique, la contestation de l'optimisation fiscale excessive, etc.). Le Nouveau Paradigme est un exemple notable de telles initiatives. Il encourage la transparence et l'engagement pour garantir un traitement équitable de toutes les parties prenantes et met un frein à la focalisation excessive sur le court terme en luttant contre la pression des activistes concentrés uniquement sur des gains court-termistes.

La théorie de la gouvernance par les parties prenantes émerge des fondements de la gouvernance d'entreprise. Elle pose en principe l'obligation morale d'une entreprise à s'engager dans un but unique alliant les objectifs économiques et sociétaux. C’est en somme une réorientation des entreprises vers la création de valeur à long terme. Il convient de mentionner que cette obligation morale est progressivement devenue une exigence pour certaines certifications (par exemple, le label B-Corp), celles-ci exigeant des entreprises qu'elles formulent clairement leur objectif sociétal et qu'elles l’inscrivent dans leurs codes et chartes officiels.

L’impact du Covid-19 renforce encore ce changement de paradigme. Les initiatives se multiplient partout pour adresser les enjeux d’un nombre croissant de parties prenantes, et réclamant souvent des investisseurs qu’ils agissent pour réduire les effets négatifs du virus. Les investisseurs qui sont des actionnaires responsables pourraient effectivement jouer un rôle.

Le passage de la primauté de l’actionnaire à celle des parties prenantes donnera sans doute lieu à des débats passionnés et à des prises de décision difficiles. Un exemple récent est l'appel lancé par une entreprise à ses actionnaires pour qu'ils offrent un pourcentage de leur dividende à un fonds de solidarité destiné aux employés de l'entreprise touchés par la pandémie. Le vote sur cette question n’a pas été aussi tranché qu'on pourrait le penser. Examinons d’abord le soutien (ou le manque de soutien) des autres parties prenantes de l'entreprise, notamment plusieurs dirigeants et cadres supérieurs qui ont réduit leurs salaires pendant un ou deux ans pour soutenir leur entreprise face au Covid-19. Deuxièmement, le paiement de dividendes en question a été effectué à partir de l'année 2019, soit avant que le virus ne se propage à travers le monde.

Troisièmement, que faire des instruments financiers collectifs comme les fonds d'investissement et les fonds communs ? Est-il possible d’évaluer les intentions de vote de tous les actionnaires individuels de ces instruments ? Face à ce défi, le but premier du fonds ne devrait-il pas être de défendre les droits de ses actionnaires ? La situation n'est pas aisée. Néanmoins, la responsabilité élargie des entreprises envers la société est confirmée. Les autorités de régulation pourraient s'interroger sur la manière d'atteindre le juste équilibre entre les parties prenantes d'une société et l'influence et les objectifs des actionnaires. Des innovations dans la régulation et les standards des entreprises comme la révision du code de gouvernance au Royaume-Uni ou la déclaration de la Business Roundtable sur le but d'une entreprise indiquent un changement de fond dans la conception des meilleures pratiques. Cette dernière initiative a rassemblé 180 PDG américains qui se sont ensuite engagés à diriger leur entreprise d'une manière qui bénéficierait à toutes les parties prenantes (c'est-à-dire les clients, les employés, les fournisseurs, les communautés et les actionnaires).

Si nous réussissons cette transition des actionnaires aux parties prenantes, les entreprises devront davantage donner la priorité aux parties prenantes, même au détriment de la valeur actionnariale qui pourrait subir des pressions baissières, particulièrement sur le court terme. En effet, il y a de fortes chances qu'une dilution de la primauté de l'actionnaire augmente la pertinence des ESG dans le paysage des entreprises et de l’investissement. Il est important de se rappeler que l'intégration des critères ESG est basée sur un concept de valeur partagée qui profite à tous (c'est-à-dire que les parties prenantes et les actionnaires bénéficient des engagements ESG d'une entreprise). Lorsqu'une société gère efficacement sa consommation d'énergie et de ressources, elle impacte positivement l'environnement et réduit ses coûts. C'est tout simplement une question de bon sens.

En conclusion, la crise du Covid-19 aura des conséquences importantes pour la gouvernance et l'activisme. La pandémie pourrait remettre en question le paradigme de création de valeur à long terme et de pression à court terme, et simultanément donner le coup d’envoi de la croissance durable. La "tragédie de l'horizon" telle que citée par Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre. L'intégration en cours des facteurs ESG devrait donc amorcer un cercle vertueux, vers des horizons d'investissement plus longs et de meilleures pratiques ESG.

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