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[Expertises] Taux, dette, marchés, IA : les grands bouleversements de l’économie américaine

Par Rodney Sullivan, directeur exécutif du Mayo Center of Asset Management à la Darden School of Business Université de Virginie.
 

La décision unanime de la Réserve fédérale américaine de relever les taux d’intérêt pour la première fois depuis 2023 montre que la lutte contre l’inflation reste sa priorité. Cette décision place le président de la Fed, Kevin Warsh, en désaccord avec le président Trump, qui a demandé une baisse des taux.

Mercredi dernier, le Comité fédéral de l’open market (FOMC) a relevé son principal taux directeur de 0,25 point de pourcentage.
Celui-ci se situe désormais dans une fourchette de 3,75 % à 4 %, conformément aux attentes de Wall Street.

Avec cette décision, la Fed montre clairement qu’elle reste déterminée à faire baisser l’inflation et à rétablir la stabilité des prix. La politique monétaire doit permettre de restaurer la confiance dans le fait que l’inflation reviendra durablement vers l’objectif fixé par la Réserve fédérale.

Les marchés financiers s’attendaient déjà à cette hausse. Mais les investisseurs semblent considérer cette décision comme le début d’un cycle plus large de resserrement monétaire, plutôt que comme une simple mesure ponctuelle.

 

Comment la hausse des taux affecte les emprunteurs

Des taux d’intérêt plus élevés peuvent contribuer à ralentir l’inflation en rendant les emprunts plus coûteux. Mais ils augmentent aussi les dépenses des ménages. Les mensualités des prêts immobiliers, les soldes des cartes de crédit et certains prêts étudiants deviennent plus chers lorsque les taux augmentent.

Tous les taux d’emprunt n’évoluent pas au même rythme que le taux directeur de la Fed. Les taux des prêts immobiliers fixes sur 30 ans, par exemple, suivent généralement le rendement des bons du Trésor américain à 10 ans.

Ce rendement a atteint 5,04 % mardi, son niveau le plus élevé depuis près de vingt ans, avant de redescendre autour de 5 %.

Les taux hypothécaires ont suivi la même évolution. Le taux d’un prêt immobilier conventionnel fixe sur 30 ans s’est ainsi rapproché de 7 % pour la première fois depuis le début de l’année.

La Fed ne fixe pas directement les rendements des bons du Trésor à 10 ans ni les taux hypothécaires. En revanche, ses décisions influencent les anticipations des investisseurs concernant l’inflation future et les taux d’intérêt à court terme.

Si la Fed montre qu’elle est prête à maintenir une politique monétaire restrictive aussi longtemps que nécessaire, elle pourrait restaurer sa crédibilité dans la lutte contre l’inflation. Cela pourrait entraîner une baisse relativement rapide des taux à long terme, même si les taux à court terme continuent d’augmenter dans un premier temps.

La crise de la dette américaine s’aggrave

La dette fédérale américaine a récemment dépassé le montant record de 40 000 milliards de dollars. Dans le même temps, les charges nettes annuelles d’intérêts ont dépassé 1 000 milliards de dollars, soit un montant comparable aux dépenses consacrées à la défense nationale.

Le déficit budgétaire fédéral représente actuellement environ 6 % du PIB et devrait rester élevé. Dans ce contexte, les investisseurs demandent une rémunération plus importante pour détenir des titres du Trésor américain à long terme.

Un plan crédible sur plusieurs années pour réduire les déficits futurs permettrait de répondre directement à ces inquiétudes. Un tel plan nécessiterait probablement une combinaison d’un ralentissement de la progression des dépenses publiques, notamment grâce à des réformes des programmes sociaux, et d’une augmentation des recettes fiscales.

L’objectif ne serait pas nécessairement de mettre immédiatement en place une politique d’austérité, car celle-ci pourrait affaiblir l’économie. Les responsables politiques devraient plutôt montrer de manière crédible qu’ils sont déterminés à placer la dette du pays sur une trajectoire plus soutenable.

Si les responsables politiques parvenaient à restaurer la confiance dans la stabilité des prix tout en adoptant un plan budgétaire crédible, les rendements des bons du Trésor pourraient baisser de manière importante, et potentiellement très rapidement.

Une baisse des rendements des bons du Trésor réduirait à son tour le coût des prêts immobiliers et des autres formes d’emprunt pour les ménages et les entreprises.

Le gouvernement ne peut pas imposer directement les taux d’intérêt à long terme. Mais il peut fortement influencer les anticipations et la confiance des investisseurs qui déterminent ces taux.

Pourquoi les rendements ont-ils augmenté ?

Les rendements obligataires dépendent de plusieurs facteurs : l’inflation anticipée, la croissance économique, la politique de la Réserve fédérale, mais aussi l’équilibre entre les besoins d’emprunt du gouvernement et la demande des investisseurs pour les obligations.

Une hausse des prix du pétrole peut alimenter l’inflation et pousser les investisseurs à penser que les taux d’intérêt resteront élevés plus longtemps.

Les conflits géopolitiques peuvent avoir un effet similaire lorsqu’ils perturbent l’approvisionnement en énergie. Mais les tensions géopolitiques peuvent aussi pousser les investisseurs à rechercher des actifs considérés comme des valeurs refuges, comme les bons du Trésor américain. Leur effet sur les rendements n’est donc pas toujours le même.

Les besoins importants et croissants d’emprunt du gouvernement constituent une préoccupation à plus long terme.

Lorsque le Trésor américain émet davantage d’obligations, les investisseurs doivent en absorber une quantité plus importante. En parallèle, des taux d’intérêt plus élevés augmentent le coût pour le gouvernement lorsqu’il refinance sa dette existante.

La dégradation de la note de crédit des États-Unis par Moody’s en mai 2025 a renforcé ces inquiétudes.

Le développement des infrastructures liées à l’intelligence artificielle (IA) pourrait également augmenter la demande de capitaux. Les entreprises technologiques et les opérateurs de centres de données investissent en effet massivement dans les capacités informatiques, les infrastructures énergétiques et les installations nécessaires.

Cependant, il faut éviter de présenter cette situation comme une concurrence directe entre les entreprises qui empruntent et le Trésor américain pour accéder à une quantité fixe de capitaux.

L’épargne mondiale, les investisseurs étrangers, les banques et les autres intermédiaires financiers jouent également un rôle important dans l’offre de capitaux.

Les investissements des entreprises peuvent contribuer, à la marge, à une hausse des taux d’intérêt réels. Mais ils ne constituent probablement pas la principale explication de la récente hausse des rendements des bons du Trésor.

Il existe aussi une interprétation plus positive de cette hausse : elle reflète en partie une économie qui est aujourd’hui plus solide qu’elle ne l’était pendant la longue période de taux exceptionnellement bas qui a suivi la crise financière mondiale et pendant la pandémie.

Récemment, les rendements des titres du Trésor américain protégés contre l’inflation à 10 ans, appelés TIPS, ont augmenté au moins autant que les rendements des bons du Trésor classiques comparables, et parfois davantage.

Cela signifie que les rendements réels ont augmenté tandis que les anticipations d’inflation implicites sont restées stables ou ont diminué.

La récente hausse des rendements semble donc davantage s’expliquer par des anticipations de croissance économique réelle plus forte et par l’idée que la Réserve fédérale pourrait maintenir les taux d’intérêt à un niveau élevé plus longtemps, plutôt que par une hausse des anticipations d’inflation.

Dans l’ensemble, les rendements des bons du Trésor reflètent les anticipations de croissance, l’inflation, la demande des investisseurs, les besoins d’emprunt du gouvernement et la confiance dans la future politique budgétaire.

Même si les difficultés du marché obligataire ont suscité des inquiétudes chez certains investisseurs, les éléments disponibles ne montrent pas qu’il existe une « crise du marché obligataire », comme certains le craignent.

Des taux plus élevés pourraient devenir la nouvelle norme

Les taux d’intérêt pourraient revenir vers des niveaux plus courants avant la période de taux exceptionnellement bas qui a suivi la crise financière mondiale.

Entre 2000 et 2008 environ, le rendement des bons du Trésor américain à 10 ans se situait généralement entre 4 % et 5 %. Ces niveaux sont donc plus proches de ceux observés aujourd’hui que des rendements exceptionnellement faibles qui ont prévalu pendant une grande partie des années 2010 et durant la pandémie.

Les rendements étaient encore beaucoup plus élevés pendant la période d’inflation des années 1970 et du début des années 1980.

La question la plus importante n’est donc pas de savoir si les rendements sont plus élevés qu’ils ne l’étaient récemment, mais s’ils vont rester durablement élevés.

Cela dépendra de l’évolution de l’inflation, de la croissance économique réelle, de la politique de la Réserve fédérale et de la situation budgétaire du gouvernement.

Des taux plus élevés pourraient devenir la « nouvelle normalité ». Mais ils pourraient aussi baisser si l’inflation recule, si la croissance ralentit ou si les inquiétudes concernant les finances publiques diminuent.

Les inquiétudes concernant une bulle de l’IA

Le développement des infrastructures liées à l’IA nécessite des capitaux considérables.

Ces investissements peuvent montrer que les entreprises sont en train de se développer et d’innover. Mais ils soulèvent aussi des inquiétudes quant à la capacité de certaines entreprises à rembourser les sommes qu’elles empruntent.

Ce scénario constitue « un risque significatif ».

Le développement de ces infrastructures repose sur l’idée que la demande en puissance de calcul, en logiciels et en infrastructures associées continuera de progresser rapidement.

Si cette demande s’avère inférieure aux attentes, les entreprises qui ont fortement investi ou qui se sont beaucoup endettées pourraient subir une baisse de leurs revenus, une diminution de leurs bénéfices et des difficultés à rembourser leur dette.

Cela ne signifierait pas nécessairement que l’ensemble du système financier serait menacé. Mais cela pourrait entraîner des pertes importantes pour les prêteurs, les investisseurs et les entreprises exposées au développement de ces infrastructures.

La période des entreprises Internet de la fin des années 1990 et du début des années 2000 constitue une comparaison utile. Des investissements excessifs et des attentes irréalistes avaient finalement entraîné une forte baisse des marchés et la faillite de nombreuses entreprises.

Dans le même temps, de nombreuses entreprises, notamment Amazon, Microsoft et Apple, ont survécu et ont ensuite connu une croissance exceptionnelle sur le long terme.

Meta, fondée après l’éclatement de la bulle Internet, constitue un autre exemple d’entreprise née après un cycle technologique et devenue par la suite extrêmement prospère.

Cette distinction est importante aujourd’hui. L’IA semble représenter une véritable transformation technologique. Cependant, certaines entreprises, certains projets et certaines valorisations pourraient malgré tout s’avérer impossibles à maintenir sur le long terme. La question centrale est de savoir si les flux de trésorerie futurs permettront de justifier les capitaux investis aujourd’hui.

Les investisseurs et les prêteurs doivent donc faire la distinction entre une valeur économique durable et un enthousiasme qui a temporairement fait monter les anticipations. Une correction importante des marchés est possible, mais elle n’est pas une conséquence inévitable de la révolution de l’IA.

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