L’analyse de Florian
Gallo, PhD - Directeur scientifique et Clément Le Priol, PhD - Climatologue,
tous deux chez Altitude.
La France vient de
connaître l’une de ses pires vagues de chaleur, avec des températures record
dans la plupart des régions, mais comme un malheur n’arrive jamais seul, un
facteur fait son retour sur la scène climatique. Au cours des dernières
semaines, l’arrivée probable d’un El Niño spectaculaire occupe les
météorologues du monde entier et se fait de plus en plus présente dans les
médias. Les prévisions laissent en effet entrevoir un événement potentiellement
extrême pour ce deuxième semestre.
Après ces quelques lignes, vous vous posez peut-être deux questions fondamentales :
1) de quoi part-le-t-on ?
2) qu’est-ce que cela signifie, en pratique ?
Qu’est-ce qu’El Niño ?
Pour comprendre El
Niño, il faut s’intéresser aux températures océaniques de surface dans l’océan
Pacifique tropical. Un épisode El Niño se caractérise par des températures de
surface plus élevées que la normale dans l’est et le centre du Pacifique tropical
(le long des côtes du Pérou et de l’Équateur). Lors de la phase opposée, La
Niña, cette région de l’océan Pacifique devient plus froide que d’habitude, et
l’anomalie de chaleur apparaît dans le Pacifique occidental, près de
l’Australie et de l’Indonésie. Tous les 2 à 7 ans, ce schéma oscille entre ces
deux extrêmes, entrecoupé de phases plus neutres. Cette oscillation entraîne
des changements significatifs dans les circulations océaniques et
atmosphériques, qui ont des conséquences directes sur les conditions
météorologiques (notamment les températures et les précipitations) à travers le
monde.
Qu’est-ce que ça
signifie ?
Dans l’ensemble, El Niño est associé à des températures mondiales plus élevées, mais ses impacts sont variés et généralement plus marqués dans les régions tropicales et dans l’hémisphère sud. On peut d’ailleurs observer des effets opposés au sein d’une même région : par exemple, des conditions plus sèches sont attendues en Afrique australe et au Sahel, tandis que des régimes plus humides peuvent être observés en Afrique de l’Est équatoriale. Alors que les précipitations et les risques d’inondation pourraient augmenter au Pérou et dans le sud du Brésil, on s’attend à une baisse des précipitations sur de la forêt amazonienne. Des conditions plus sèches sont souvent observées en Inde et en Asie du Sud, tandis que les précipitations ont tendance à augmenter le long des côtes de la Chine et du Japon.
En Europe, les impacts
d’El Niño sont plus variables, avec des étés légèrement plus chauds et des
automnes plus froids. Cependant, l’ampleur de l’épisode de cette année pourrait
être suffisante pour inverser la tendance à l’automne, entraînant des conditions
plus chaudes tout au long de l’hiver. À l’inverse, El Niño peut apporter des
hivers plus froids en Europe. Il pourrait donc exacerber à la fois les vagues
de chaleur et les vagues de froid extrêmes au cours des prochaines saisons. Il
est important de noter que les changements dans les régimes de précipitations à
l’échelle mondiale ont un impact significatif sur la productivité agricole et
les prix des denrées. Par exemple, les prix du blé dur devraient augmenter
fortement lors d’une phase El Niño intense, tandis que ceux du soja devraient
baisser à l’échelle mondiale
L’intensité
potentiellement extrême de ce phénomène amplifie ses impacts attendus tout en
introduisant une part d’incertitude dans certaines régions, ce qui soulève de
sérieuses inquiétudes quant à la sécurité alimentaire mondiale et exacerbe les
phénomènes météorologiques extrêmes déjà alimentés par le changement
climatique. L’année 2027 pourrait s’apparenter à une version « suralimentée »
de 2024, année où les températures élevées avaient déjà été intensifiées par un
El Niño modéré.
Que savons-nous du
prochain El Niño ?
Les récentes alertes concernant El Niño s’appuient sur des prévisions saisonnières établies par des instituts de prévisions météorologiques du monde entier. En Europe, le Copernicus Climate Change Service6 (C3S) utilise les prévisions de divers instituts (par exemple, ECMWF, le UK Met Office,
Météo-France) pour fournir des
prévisions sur six mois, mises à jour chaque mois.
Les prévisions saisonnières décrivent la probabilité de conditions plus chaudes (plus sèches), normales ou plus froides (plus humides) au cours des mois à venir. Bien que ces prévisions soient, par définition, probabilistes (ce qui signifie qu’un résultat différent reste possible), la probabilité d’un El Niño très fort a augmenté dans les prévisions les plus récentes (75% selon le C3S et 63% selon le Centre de prévision climatique de la NOAA ).
Changement climatique,
El Niño et adaptation
Il n’existe pas de
consensus clair sur l’impact du changement climatique sur l’ENSO, bien que
certains modèles suggèrent une augmentation de la variabilité du phénomène,
conduisant à des épisodes El Niño ou La Niña plus fréquents et plus intenses.
Il est toutefois clair qu’El Niño se surimpose au réchauffement climatique
mondial à court terme. Ses conséquences ne peuvent qu’aggraver les menaces
existantes induites ou provoquées par le changement climatique d’origine
anthropique. La variabilité accrue des précipitations déstabilise davantage
l’agriculture dans de nombreuses régions, entraînant une insécurité alimentaire
accrue, tant au niveau local qu’à l’échelle mondiale.
L’aspect positif de l’ENSO réside dans sa grande prévisibilité. Les prévisions saisonnières sont de plus en plus en mesure de fournir des informations fiables (bien que probabilistes) plusieurs mois à l’avance, ce qui laisse une fenêtre de temps pour la planification et l’anticipation. Des mécanismes d’assurance récolte, le choix de cultures adaptées à des conditions plus ou moins sèches, la provision de fonds d’urgence et la planification humanitaire préventive comptent parmi les nombreuses mesures d’adaptation à court terme qui peuvent être mises en œuvre.


