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[Expertises] MIFID 3 : la fin de l’enregistrement passif. Le début d’une obligation de comprendre

Par Antony Derbes, Président d’Open Lake Technology.

 

Fin juin 2026, la tolérance réglementaire prend fin. Enregistrer ne suffira plus, il faudra prouver que l’on a surveillé, analysé et agi.

 

Depuis plus d’une décennie, la conformité des entreprises d’investissement repose sur un réflexe : enregistrer. Les communications téléphoniques, les échanges électroniques, les transactions — tout est capturé, stocké, archivé. Beaucoup ont fait de cette obligation un rite d’hygiène réglementaire, une case à cocher. MiFID III leur dit aujourd’hui que c’était insuffisant. Et elle leur donne jusqu’à la fin juin 2026 pour le corriger.

 

2018 : MiFID II pose le socle. Enregistrer devient une obligation légale

Avant 2018, l’enregistrement des communications était une bonne pratique. MiFID II en a fait une obligation juridique opposable. L’article 16(7) de la Directive 2014/65/UE le pose : toute entreprise d’investissement doit enregistrer les conversations téléphoniques et communications électroniques liées à la réception, transmission et exécution d’ordres — qu’elles aboutissent ou non à une transaction.

 

L’article 76 du Règlement délégué 2017/565/UE en décline le dispositif complet. Il impose notamment : une politique d’enregistrement écrite, adaptée à la taille et à l’organisation de l’entreprise [Art. 76] ; la supervision effective de cette politique par l’organe de direction [Art. 76] ; un registre tenu à jour des personnes disposant d’appareils de l’entreprise ou d’appareils privés approuvés [Art. 76] ; la formation du personnel [Art. 76] ; des contrôles réguliers des enregistrements, proportionnés et basés sur les risques [Art. 76] ; et la capacité à démontrer aux autorités compétentes l’ensemble des politiques et procédures d’enregistrement à leur demande [Art. 76]

 

Avant toute fourniture de service, les clients doivent être informés que leurs échanges sont enregistrés et qu’une copie leur est disponible sur demande pendant cinq ans — sept ans si l’autorité compétente le demande [Art. 76].

 


Au cœur du dispositif, l’article 76(10) regroupe trois exigences fondamentales :

Qualité — « Les entreprises veillent à la qualité … des enregistrements de toutes les conversations téléphoniques et communications électroniques. »

Exactitude — « … à l’exactitude … des enregistrements de toutes les conversations téléphoniques et communications électroniques. »

Exhaustivité — « … et à l’exhaustivité des enregistrements de toutes les conversations téléphoniques et communications électroniques. »

Support durable — « Les enregistrements sont stockés sur un support durable qui permet de les lire ou de les copier et ils doivent être conservés sous une forme qui ne permet pas de modifier ou d’effacer l’enregistrement original. » 

Source : Règlement délégué (UE) 2017/565, article 76(10)

 


Le même article impose par ailleurs que les dispositifs d’enregistrement soient technologiquement neutres et réévalués régulièrement, notamment à chaque approbation d’un nouveau canal de communication [Art. 76(3)]. La durée de conservation court à compter du jour de création de l’enregistrement [Art. 76(11)].


MiFID II faisait déjà de l’enregistrement un dispositif structuré : politique écrite, supervision par la direction, contrôles réguliers, formation du personnel, obligations vis-à-vis des clients et des autorités. Ce n’était pas une simple case à cocher. C’est cette base que MiFID III vient dépasser.

 

De 2018 à 2026, le régulateur a observé. Les archives s’accumulent, les sanctions tombent — mais les comportements à risque continuent d’échapper aux contrôles. Le diagnostic est posé : enregistrer ne suffit pas si personne n’analyse. MiFID III est la réponse.

 

2026 : MiFID III franchit le pas. Surveiller devient une obligation.

La Directive 2024/790/UE ne repart pas de zéro. Elle s’appuie sur le socle MiFID II et y greffe une exigence nouvelle : la surveillance active du contenu des enregistrements. L’organe de direction doit approuver la politique de surveillance, en recevoir le rapport, et répondre de son effectivité. Ce n’est plus un sujet de responsable conformité. C’est un sujet de gouvernance.

 

Un établissement qui dispose d’enregistrements mais ne met pas en place de dispositif de surveillance active de leur contenu manque aux exigences de la Directive 2024/790/UE. L’enregistrement seul, aussi exhaustif soit-il, n’est plus suffisant.

 

Précision : La Directive 2024/790/UE porte les obligations de surveillance active et la responsabilité de l’organe de direction. Le Règlement 2024/791/UE révise MiFIR sur la transparence et le reporting. Leur transposition nationale (RTS/ITS) est en cours selon les États membres — à vérifier auprès de votre conseil juridique.

 

Qui est concerné — et la réponse surprend

Le champ d’application couvre toutes les entités qui exécutent des ordres ou fournissent des services d’investissement au sens de l’annexe I de la Directive 2014/65/UE — banques, sociétés de gestion, mais aussi corporates dotés de desks de trading propre, entités industrielles sur les marchés de matières premières, certaines structures d’assurance. Des acteurs qui n’ont pas tous structuré leur conformité autour de cette réalité.

 

Les sanctions prévues atteignent jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial ou 5 millions d’euros pour les personnes morales [Dir. 2024/790/UE] — des montants qui placent ce sujet à l’agenda des comités exécutifs, pas seulement des responsables conformité.

 

« Enregistrer sans surveiller, c’est constituer une archive que personne n’exploite. MiFID III impose d’en exploiter le contenu. »

 

Le vrai défi : surveiller à l’échelle du volume réel

L’article 76(6) du Règlement délégué 2017/565/UE impose déjà des contrôles réguliers des enregistrements, « proportionnés et basés sur les risques ». MiFID III va plus loin en imposant une surveillance active du contenu. Un établissement de taille moyenne produit plusieurs milliers d’heures d’enregistrement chaque mois. Les équipes conformité ne peuvent couvrir, au mieux, que 1 à 3 % du volume par écoute manuelle. L’exigence d’exhaustivité posée par l’article 76(10) ne peut être atteinte par ce seul moyen.

 

La réponse scalable est l’analyse automatisée : traitement du langage naturel, identification de la contrepartie et de l’actif discuté, détection des situations à risque calibrée par métier — asset management, intermédiation, banque privée. Ces technologies permettent d’analyser 100 % des enregistrements et d’identifier les signaux à risque : manipulation de cours ou abus d’information privilégiée au sens du Règlement (UE) 596/2014 [Art. 12 et 14], obligation de déclaration de transaction suspecte [Art. 16(1) MAR], manquements au devoir de conseil [Dir. 2014/65/UE Art. 24-25], défaillances d’exécution au mieux [Art. 27-28].

 

L’IA ne remplace pas le jugement du responsable conformité. Elle lui fournit la surface d’analyse qu’aucune équipe humaine ne peut couvrir seule. La décision finale — déclarer, escalader, clore — reste humaine et documentée.

 

Un point rarement mentionné, mais décisif : la souveraineté des données. Dans le secteur financier, confier l’analyse de ses communications à une infrastructure hors de France n’est pas un choix technique anodin. C’est un risque de gouvernance à part entière.

 


Trois questions que tout dirigeant doit se poser avant fin juin

AUTOCHECKLIST · CONFORMITÉ MiFID III

 

1. Votre politique d’enregistrement est-elle écrite, approuvée par votre organe de direction et régulièrement évaluée ?

L’article 76(1) exige une politique écrite adaptée à la taille et à l’organisation de l’entreprise. L’article 76(2) impose la supervision effective de l’organe de direction. L’article 76(3) impose une réévaluation régulière.

 

2. Pouvez-vous attester de la qualité, de l’exactitude et de l’exhaustivité de tous vos enregistrements ?

Ce triple impératif est exigé par l’article 76(10) du Règlement délégué 2017/565/UE. Les enregistrements doivent de plus être stockés sur un support durable, non modifiable et non effaçable.

 

3. Disposez-vous d’un dispositif de surveillance active du contenu de vos enregistrements, documenté et approuvé par votre organe de direction ?

C’est l’exigence centrale de la Directive 2024/790/UE (MiFID III). L’absence d’un tel dispositif constitue un manquement autonome, indépendant de la qualité des enregistrements eux-mêmes.

 


Un changement de paradigme, pas une mise à jour technique

MiFID II a créé l’obligation d’enregistrer. MiFID III crée l’obligation de comprendre ce qui a été enregistré. Ce glissement est fondamental. Il transforme une contrainte technique en exigence de vigilance active, permanente et documentée.

 

Ce que nous observons déjà chez les établissements les mieux préparés : cette exigence, bien outillée, cesse d’être une contrainte pour devenir un levier. Reconstruire automatiquement les échanges ayant mené à l’exécution d’un ordre, détecter une insatisfaction client avant qu’elle ne devienne un litige, identifier un écart de process en temps réel — autant d’informations que les directions métier réclament, indépendamment de toute obligation réglementaire. La conformité ne doit pas être subie. Elle peut devenir un outil de pilotage.

 

Les solutions qui survivront à cette évolution sont celles qui font le pont entre la conservation imposée par l’article 76 du Règlement délégué 2017/565 et la surveillance active exigée par la Directive 2024/790. Entre l’archive et la preuve.

 

La fin juin 2026 n’est pas une date limite pour s’équiper. C’est une date limite pour être en mesure de démontrer. Les établissements qui l’abordent sans dispositif de surveillance automatisée documenté ne prennent pas seulement un risque réglementaire — ils s’exposent à une asymétrie d’information avec leur régulateur que le premier contrôle rendra visible.

 

La conformité ne protège pas ceux qui l’affichent. Elle protège ceux qui peuvent la prouver.

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