Par Sébastien Lescop,
directeur général de Cloud Temple.
L'Europe a fini par dire tout haut ce qu'elle taisait depuis dix ans. Le cloud n'est pas qu'une affaire de technologie, c'est une affaire de souveraineté. Son paquet souveraineté technologique du 3 juin pose enfin une définition du cloud souverain et l'impose à la commande publique. La décision est bonne.
Mais sa
valeur ne tiendra pas à ses principes. Elle tiendra à quelques lignes d'actes
d'exécution que personne ne lit encore, et à une question que le texte évite
soigneusement. L'Europe veut-elle se protéger, ou veut-elle gagner ?
Toute la question est
là. Pas « qu'est-ce qu'un cloud souverain », mais « l'Europe veut-elle se
protéger ou conquérir ».
Ce qui est acquis
Le diagnostic, c'est la
Commission elle-même qui le signe. L'Europe dépend de fournisseurs non
européens pour plus de 80 % de ses produits et infrastructures numériques. Sa
réponse, le Cloud and AI Development Act, classe les services cloud sur quatre
niveaux de souveraineté pour les achats publics, du plus banal au plus
sensible. Deux progrès méritent d'être salués sans réserve. La charge de la
preuve a changé de camp. Hier, c'était au fournisseur européen de justifier sa
légitimité. Demain, ce sera au fournisseur non-européen de prouver qu'il
échappe aux lois extraterritoriales. Le texte tranche également une question
restée en suspens lors des discussions sur le Cybersecurity Act : souveraineté
et cybersécurité sont deux objets juridiques distincts et complémentaires, non
substituables. On peut être parfaitement sécurisé et totalement dépendant. Se
dire souverain ne suffira plus. Il faudra le prouver, audit à l'appui.
Le vrai combat est dans
les détails
Reste qu'un cadre ne vaut que par son application. Le point chaud, c'est la dérogation de l'article 18 :
un fournisseur contrôlé depuis un pays tiers peut accéder au niveau 3 si
la Commission reconnaît ce pays comme équivalent par acte d’exécution. La confiance
accordée à un « pays tiers associé » ne peut pas être seulement commerciale ou
diplomatique. Elle doit être juridique et opérationnelle.
L'extraterritorialité, l'accès possible d'autorités étrangères, la capacité de
couper un service du jour au lendemain, rien de tout cela ne devrait être tenu
pour acquis. Ajoutez les dérogations de l'article 30 et les actes d'exécution
qui fixeront le contenu réel des niveaux, et vous tenez le vrai terrain de la
bataille des prochains mois. Un cadre solide sur le papier mais facile à
contourner dans la pratique serait pire que pas de cadre. Il endormirait.
Un cadre solide sur le
papier mais facile à contourner dans la pratique serait pire que pas de cadre.
Il endormirait.
Le risque est tangible.
Qu'une décision d'adéquation finisse par ouvrir, au titre de l'article 18, les
niveaux les plus élevés à des acteurs pourtant soumis à une loi
extraterritoriale. Et que les versions « souveraines » montées localement par
les hyperscalers s'y installent. Pendant ce temps, Paris avance avec
SecNumCloud et Berlin vient de publier son propre référentiel, le C3A, cinq
semaines avant le paquet. Un axe franco-allemand de la souveraineté prend
forme. Il pèsera dans la négociation. C'est là que se décidera la portée réelle
du texte, pas dans le communiqué du 3 juin.
L'article 18 peut
devenir la porte de service par laquelle reviennent ceux que le texte prétend
laisser dehors.
« Le fond de la
proposition ne cache pas son inspiration française. On y retrouve la logique de
la loi SREN, l'architecture du SecNumCloud, la doctrine sur la souveraineté
numérique que la France porte depuis plusieurs années. Ce n'est plus aux
fournisseurs européens de justifier leur place dans les appels d'offres, c'est
aux fournisseurs non européens de démontrer leur compatibilité avec les
exigences de souveraineté. Pour les usages les plus sensibles, la messe est
dite. Reste à surveiller les actes d'exécution et les dérogations des articles
18 et 30. C'est là que se jouera la portée réelle du texte. », commente Julie
Latawiec, directrice des affaires publiques de Cloud Temple
Et dans l'ambition
L'autre angle mort, c'est l'ambition. La préférence européenne du texte (le terme retenu par le CADA étant « la valeur ajoutée de l'Union ») est plafonnée, et le règlement lui-même la qualifie de « non décisive ».
Le cœur vraiment réservé aux acteurs
souverains, les niveaux 3 et 4, ne représente qu'un dixième environ des usages
publics. On comprend la prudence commerciale qui l'explique. Mais voyons
l'échelle. L'Europe dépense chaque année près de 264 milliards d'euros en
informatique, pour l'essentiel auprès d'acteurs américains. Sécuriser un
dixième des seuls usages publics, c'est gagner une escarmouche et laisser filer
la guerre. Une souveraineté qui se borne à protéger un petit périmètre n'est
pas une victoire, c'est une rente, et une rente finit toujours par décrocher.
Le texte fixe bien aux États un objectif, qu'ils doivent poursuivre sans
obligation de l'atteindre, d'orienter au moins 25 % de leurs achats innovants
vers des PME innovantes. L'intention est juste. Encore faut-il que ces
commandes les propulsent vers l'échelle au lieu de les entretenir au guichet.
La souveraineté qui compte ne se joue pas en défense. Elle se gagne à
l'attaque, en Europe d'abord, dans le monde ensuite.
L'Europe dépense 264
milliards par an en informatique, surtout américaine, et négocie pour en
protéger un dixième côté public. On gagne l'escarmouche, on perd la guerre.
L’open source, test de
vérité
Le volet open source le
montrera vite. Un logiciel ouvert n'est pas souverain par magie. S'il est
gouverné et maintenu depuis la Silicon Valley ou Shenzhen, il déplace la
dépendance plus qu'il ne la supprime, et la Commission le reconnaît elle-même.
La bonne question n'est pas de savoir si le code est ouvert, mais de savoir qui
le pilote, et si un acteur européen saurait en reprendre la main. L'Europe ne
deviendra pas souveraine en consommant le code des autres. Elle le deviendra en
gouvernant le sien et en l'imposant comme standard.
Ce qu'il faut
maintenant
Le plus dur n'est pas
derrière nous, il commence. Trois exigences décideront de tout. Que les niveaux
les plus élevés restent fermés à tout fournisseur soumis à une loi étrangère à
effet extraterritorial, et que la dérogation de l'article 18 ne devienne pas un
passe-droit négocié au cas par cas. Que la préférence européenne cesse d'être
cosmétique. Et que l'Europe arrête de penser sa souveraineté comme un bouclier
pour la penser comme une conquête. Le continent a les talents, la recherche,
l'industrie et les valeurs pour y arriver. Le texte lui en donne le droit.
Reste à en avoir l'ambition.
L'Europe a les talents, la recherche et l'industrie. Le texte lui donne le droit d'être souveraine. Il lui reste à en avoir l'ambition.


