L'analyse de Thierry Sorlin, Président de WIMOVA.
En dispersant les
équipes, le travail hybride n’a pas simplifié l’organisation du travail. Il a
déplacé la complexité et transformé la nature même des déplacements
professionnels, devenus plus stratégiques mais aussi plus difficiles à
coordonner.
Le travail hybride est
souvent présenté comme un levier de réduction des déplacements.
En limitant les trajets
domicile-bureau, il aurait mécaniquement dû alléger la mobilité collaborateurs
des entreprises. Mais cette lecture est incomplète.
Car si certains
déplacements ont effectivement diminué, d’autres se sont développés - plus
ponctuels, plus ciblés, mais aussi plus exigeants en termes d’organisation. La
mobilité n’a pas disparu. Elle a changé de forme.
Et cette transformation
est loin d’être neutre.
L’entreprise ne
s’organise plus autour d’un lieu unique. Elle fonctionne désormais comme un
ensemble de points d’activité - bureaux, domiciles, sites opérationnels,
clients - entre lesquels les équipes doivent interagir.
Concrètement, cela
signifie qu’un simple temps collectif - une réunion de coordination, un point
projet, un atelier de travail - peut désormais impliquer plusieurs déplacements
croisés, organisés dans des délais courts, avec des contraintes multiples.
Là où la proximité
géographique permettait autrefois d’absorber ces interactions, leur
organisation devient aujourd’hui une variable à part entière de la performance
Des déplacements moins
fréquents, mais plus structurants
Les déplacements
quotidiens, réguliers et prévisibles, laissent place à des mobilités plus
ponctuelles : réunions inter-sites, séquences de travail en présentiel,
interventions chez des clients.
Dans une organisation
multisite, il n’est pas rare qu’une réunion mobilise plusieurs collaborateurs
venant de lieux différents, chacun avec ses contraintes, ses outils et ses
arbitrages. Le coût du déplacement ne se limite alors plus au transport : il inclut
le temps de coordination, les ajustements d’agenda et les éventuelles
reprogrammations.
Un déplacement mal
positionné peut ainsi désorganiser une demi-journée de travail pour plusieurs
personnes.
À l’inverse, un
déplacement bien anticipé permet de concentrer des échanges décisifs en un
temps limité, et d’éviter une succession de réunions à distance moins
efficaces.
Autrement dit, la
valeur d’un déplacement ne se mesure plus seulement à son coût, mais à son rôle
dans la coordination du travail.
Une gestion des
déplacements professionnels encore largement sous-pilotée
Malgré cette évolution,
la gestion des déplacements reste, dans de nombreuses entreprises, fragmentée.
Les outils sont
multiples, les données dispersées, les décisions souvent prises au niveau
individuel ou local. Cette organisation pouvait suffire dans un modèle centré
sur un site unique. Elle montre aujourd’hui ses limites.
Car dans une entreprise
multi-sites, la mobilité ne peut plus être une somme d’initiatives isolées.
Elle devient un flux collectif.
Aujourd’hui, dans
beaucoup d’organisations, personne n’est en mesure de répondre simplement à des
questions pourtant essentielles : combien de déplacements inter-sites sont
réalisés chaque mois, dans quel objectif, avec quel niveau d’efficacité.
Ce manque de visibilité
est en soi un indicateur. Il traduit une fonction encore peu structurée, alors
même qu’elle conditionne la fluidité du travail.
Faire de la mobilité
une infrastructure de coordination
Si l’entreprise
fonctionne en réseau, alors la mobilité en constitue l’une des infrastructures.
On a largement investi
dans les outils numériques pour permettre le travail à distance : messagerie,
visioconférence, plateformes collaboratives... Ces outils ont structuré les
échanges.
La gestion des
déplacements professionnels reste quant à elle souvent organisée comme une
juxtaposition de solutions.
C’est un angle mort.
Car dans une
organisation éparpillée, se déplacer n’est plus un simple acte logistique.
C’est ce qui permet de recréer ponctuellement de la continuité là où le travail
est fragmenté.
Sans cette continuité,
le collectif se fragilise.
Structurer la gestion
des déplacements professionnels ne consiste pas uniquement à faciliter la
réservation de trajets. Il s’agit d’organiser des flux : donner de la
visibilité, aligner les usages, assurer une continuité entre les différentes
étapes du déplacement.
Le travail hybride n’a
pas réduit la mobilité et les déplacements professionnels. Il les rendus plus
sélectifs, plus stratégiques - et plus exigeants à organiser.
Ignorer cette
évolution, c’est accepter une forme de désorganisation diffuse, où chaque
déplacement est optimisé localement mais rarement à l’échelle du collectif.
À l’inverse, les
entreprises qui structurent leurs déplacements professionnels comme un levier
de coordination transforment un ensemble dispersé en une organisation
cohérente.
Car dans une entreprise
sans centre unique, la performance ne dépend plus seulement du travail produit.
Elle dépend également de la capacité des équipes à se retrouver, au bon moment, dans les meilleures conditions pour un maximum d'efficacité.


