Max Havelaar France publie les résultats de
la première étude de l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable.
Alors que les débats sur la Loi d’urgence agricole vont débuter et que la question du revenu n’est pas centrale dans le texte proposé par le gouvernement, une étude montre que pour près de la moitié des agriculteurs français, le SMIC reste inaccessible. Sur cette dernière décennie, il manquait en moyenne 3,3 milliards d’euros par an pour garantir un SMIC à tous les agriculteurs ; un déficit porté à 4,7 milliards d’euros par an sur les deux dernières années, un niveau inédit.
Derrière ces chiffres inédits, la première édition de l’Observatoire de la
rémunération agricole équitable de Max Havelaar France révèle une réalité plus
profonde : l’agriculture française ne souffre pas seulement de revenus
insuffisants, mais d’inégalités durables selon les filières, les territoires et
la situation des foyers.
Pour la première fois,
une étude ne se limite pas à décrire les revenus agricoles : elle quantifie
précisément le montant nécessaire pour garantir un revenu minimum à l’ensemble
des exploitations.
Les principaux chiffres
de l’étude
• 4,7 milliards d’€ manquent chaque année
pour garantir un SMIC à tous les agriculteurs
• 43% des agriculteurs sous le SMIC en moyenne
• 54% sous le revenu médian des salariés
« Les difficultés
économiques des agriculteurs sont connues depuis longtemps. Ce que révèle cette
étude est différent : elle ne se contente pas d’observer des moyennes, elle
mesure concrètement ce qu’il manque pour garantir un revenu minimum à tous. A
la veille des débats d’une nouvelle loi d’urgence agricole, ce changement de
perspective est essentiel, car il permet enfin d’objectiver les solutions
nécessaires. Agir sur le prix payé aux producteurs reste aujourd’hui le levier
le plus direct pour sécuriser durablement leurs revenus » explique Jules
Colombo, délégué général de l’Observatoire de la Rémunération Équitable.
Un manque structurel
qui s’accélère ces deux dernières années
Selon les travaux de
l’Observatoire de la rémunération agricole équitable, il fallait en moyenne 3,3
milliards d’euros par an pour garantir un revenu équivalent au SMIC à
l’ensemble des agriculteurs sur la dernière décennie. Sur les deux dernières
années, la facture a explosé à 4,7milliards : 2023 et 2024 sont deux années
records.
L’analyse sur une
période plus longue démontre qu’il s’agit d’un déficit structurel, traduisant
une difficulté durable à assurer une rémunération minimale dans l’ensemble des
filières agricoles. Cette situation s’inscrit dans un contexte où :
• 43% des agriculteurs se situent sous le SMIC en
moyenne sur dix ans
• 54% vivent sous le revenu médian des salariés
• 14% des exploitations en moyenne enregistrent un
résultat négatif selon les années
En effet, au-delà du
niveau d’atteinte du SMIC, l’étude réalise une comparaison des revenus
agricoles aux revenus des salariés en France : 54% des agriculteurs gagnent
moins que le salarié moyen en France.
Ces résultats
confirment que, pour une part importante des exploitations, le revenu agricole
seul ne permet plus d’assurer un niveau de vie stable et prévisible.
Agir sur le prix : un
levier déterminant pour sécuriser les revenus
A l’heure où les lois
agricoles se succèdent, toujours centrées sur des mesures de simplification ou
de dérégulation environnementales, au détriment des leviers pour sécuriser le
revenu agricole, l’Observatoire interroge frontalement trois promesses souvent
avancées dans le débat public : mieux payer par les prix, produire davantage,
ou conquérir des débouchés à l’export.
Ainsi les travaux ont
étudié de manière rigoureuse les corrélations entre revenus agricoles et
plusieurs variables économiques majeures : l’évolution du niveau des prix
agricoles, l’évolution des volumes produits en moyenne en France et l’évolution
des flux commerciaux (importations et exportations).
Ces analyses, conduites
sur une période pouvant atteindre 30 ans selon les filières, montrent un
résultat constant : l’évolution des revenus agricoles est fortement corrélée au
niveau des prix, alors que pour les volumes produits ou les échanges commerciaux
les corrélations ne sont pas significatives.
Autrement dit,
l’augmentation des volumes produits ou exportés ne garantit pas forcément une
amélioration des revenus, alors qu’une hausse du prix payé aux producteurs se
traduit généralement par une amélioration des revenus.
« Ces résultats
confirment que l’action sur le prix constitue aujourd’hui le levier économique
le plus efficace pour sécuriser durablement la rémunération des agriculteurs,
notamment dans le cadre de démarches fondées sur un prix minimum garanti, comme
celles mises en œuvre dans les filières de commerce équitable », assure Blaise
Desbordes.
Une précarité
structurelle et persistante
En France, la précarité
des agriculteurs ne semble épargner ni les territoires, ni les filières, ni les
cycles économiques. Les revenus demeurent généralement faibles, s’inscrivant
dans une fragilité chronique qui dépasse largement le cadre des aléas
climatiques ou conjoncturels. Cette situation révèle un véritable blocage de l’ascenseur
social : les exploitations déjà fragilisées s’enlisent dans une pauvreté
dont il est de plus en plus difficile de s’extraire.
Contrairement à une
idée reçue, le secteur agricole ne fonctionne pas selon une logique de vases
communicants où les « bonnes années » viendraient éponger les pertes
des mauvaises. Les données statistiques mettent en lumière que la probabilité
pour un agriculteur en difficulté de demeurer dans cette impasse les années
suivantes est élevée.
Une instabilité durable
des revenus
Au-delà du niveau de
revenu, l’étude met en évidence une instabilité durable, souvent moins visible
dans les analyses traditionnelles.
D’une année sur l’autre
:
• La part des agriculteurs dont les revenus
sont inférieurs au SMIC varie en moyenne de 7,3 points.
• Même lors des années les plus favorables, 1
agriculteur sur 3 restent sous le SMIC.
• 14% des exploitations en moyenne enregistrent
un résultat négatif.
Cette volatilité
fragilise la capacité des exploitations à investir, à se projeter et à
sécuriser leur activité dans la durée.
Certaines filières
structurellement plus fragiles que d’autres
Toutes les filières
agricoles ne sont pas confrontées aux mêmes niveaux de fragilité économique.
L’étude met en évidence des écarts très marqués selon les productions
agricoles.
Parmi les filières avec
le plus de précarité :
• 53% des exploitants en céréales, légumineuses
et oléagineux vivent sous le SMIC, en moyenne
• 52% dans la filière bovin viande
• 51% dans les filières ovines et caprines
D’autres productions
présentent également des niveaux de fragilité élevés :
• 44% dans les cultures de légumes
• 50% dans les filières fruitières
• 40% dans l’horticulture
À l’inverse, certaines
filières apparaissent globalement plus résilientes, notamment :
• la viticulture avec 38% sous le SMIC
• autres grandes cultures (pommes de terre,
betteraves, etc) autour de 34%
Ces écarts confirment
que la fragilité économique agricole dépend fortement du type de production,
certaines filières étant structurellement plus exposées que d’autres.
Une agriculture à
plusieurs vitesses selon les territoires
L’étude met en évidence
des écarts importants selon les régions, révélant une agriculture française
profondément contrastée.
Dans certaines régions,
plus d’un agriculteur sur deux vit avec un revenu inférieur au SMIC, notamment
:
• en Occitanie (57 %)
• en Nouvelle-Aquitaine (51 %)
• en Corse (51 %), territoire classé en
situation critique
Certaines régions
fortement agricoles sont également durablement exposées : Auvergne-Rhône-Alpes
compte 47% d’agriculteurs sous le SMIC, soit plus de 21 560 exploitants
concernés.
À l’inverse, certaines régions présentent des situations plus stabilisées : la Bretagne affiche
31 %
d’agriculteurs sous le SMIC, soit 12 points de moins que la moyenne nationale
Le niveau de vie des
agriculteurs repose également sur des ressources non-agricoles.
L’analyse des revenus
issus de l’agriculture est la condition pour apprécier si l’agriculture
constitue, en elle-même, une activité économiquement viable et justement
rémunérée. Pour autant, l’étude rappelle que la situation budgétaire finale
d’une personne, donc des agriculteurs, dépend des différentes ressources
obtenues à l’échelle du ménage, parmi lesquelles les revenus de l’activité
agricole sont l’une des composantes. La pluriactivité, l’emploi du conjoint ou
les transferts sociaux constituent ainsi des leviers essentiels pour relever le
niveau de vie monétaire des exploitants agricoles :
• Les agriculteurs ayant un conjoint qui exerce
une activité non agricole ont des niveaux de vie en moyenne plus élevés de +14,6%
par rapport aux agriculteurs qui n’ont pas de conjoint.
• Les agriculteurs pluriactifs ont des niveaux de vie en moyenne plus élevés que les agriculteurs mon actifs : +19,5%.


