Par Laurent Chaudeurge,
Membre du comité d’investissement de BDL Capital Management.
Il y a déjà plusieurs
mois, Mario Draghi remettait son rapport sur l’avenir de la compétitivité
européenne, véritable électrochoc censé réveiller un continent assoupi.
Pourtant, le temps passe et le constat est amer : l'élan initial semble s'être
fracassé contre les lenteurs bureaucratiques et les calculs politiques
nationaux. Nous sommes aujourd'hui loin d'avoir exécuté les propositions
audacieuses de l'ancien président de la BCE, alors que l'urgence, elle, ne
cesse de croître.
Le diagnostic de Draghi
était pourtant sans appel : pour ne pas décrocher face aux États-Unis et à la
Chine, l’Europe doit investir 800 milliards d’euros supplémentaires par an. Un
« plan Marshall » du XXIe siècle destiné à la défense, à la transition énergétique
et à l'innovation technologique. Mais derrière l'ambition, un obstacle majeur
reste passé sous silence : le moteur financier de l'Europe est grippé. Non pas
par manque de capitaux, mais par une allocation de ces ressources qui confine à
l’aberration stratégique.
Le paradoxe est cruel :
alors que l’Europe cherche désespérément des fonds pour financer ses champions
technologiques, elle est devenue le premier financeur de la croissance
américaine. En préférant massivement la gestion passive indexée sur des indices
mondiaux (MSCI World en tête), les investisseurs institutionnels et les
épargnants du Vieux Continent dirigent mécaniquement 75 % de leurs flux vers
les géants de Wall Street. Nous exportons notre capital pour importer, quelques
années plus tard, les technologies que nous n’avons pas su financer chez nous.
Le plan Draghi ne pourra sortir de l'ornière que si nous brisons enfin cette «
tyrannie des indices » qui vide l’Europe de sa substance financière au profit
de ses concurrents.
En France, le problème
prend une dimension quasi culturelle. À peine 5 % de l’épargne des Français est
investie en actions cotées, soit quatre fois moins qu’aux États-Unis. Cette
frilosité n'est pas une simple préférence psychologique ; elle est le résultat
d'une politique publique qui, depuis des décennies, encourage le citoyen à
devenir un « rentier de la dette ». En plaçant l’essentiel de leur patrimoine
dans des livrets réglementés ou des contrats en euros, les Français ne
financent pas l’économie de demain, mais le train de vie et le déficit
budgétaire de l’État.
Il existe ici un
conflit d’intérêts majeur pour les pouvoirs publics. D'un côté, le discours
officiel exhorte les Français à « flécher l’épargne vers l’entreprise » pour
soutenir la souveraineté nationale. De l'autre, l’État a un besoin vital de
cette manne pour absorber ses 3 100 milliards d'euros de dette. Encourager
massivement le passage de l’obligation vers l’action, c’est fragiliser le
financement du déficit public. Pour résoudre ce dilemme, on multiplie les
mesures cosmétiques — comme les « plans d'épargne avenir climat » — qui ne
traitent que des fractions infimes de l'encours global, laissant le cœur du
problème intact.
Cette situation est
d’autant plus alarmante que les règles du jeu sont en train de changer.
L’Europe s'enfonce dans une bureaucratie normative qui asphyxie la gestion
active de conviction, la seule capable de diriger intelligemment le capital
vers les projets productifs. Des réglementations comme le « Value for Money »
risquent, sous couvert de protection du consommateur, de favoriser encore
davantage les produits de gestion passive à bas coûts, déconnectés de toute
réalité économique locale. On privilégie le prix du service financier au
détriment de la valeur créée pour l’économie réelle.
Pour que l'élan Draghi
ne reste pas une lettre morte de plus dans les archives bruxelloises, nous
devons opérer une révolution copernicienne de notre épargne. Le vrai risque
pour l’épargnant européen aujourd’hui n'est pas la volatilité des marchés
actions, mais l’érosion lente d'un patrimoine investi dans des États de plus en
plus endettés et de moins en moins souverains. La solidité financière des dix
prochaines années ne se trouvera pas dans les bilans publics, mais dans la
capacité des grandes entreprises européennes à dominer leurs marchés mondiaux.
Il est impératif de transformer l’épargne de précaution en épargne de conquête. Cela passe par une révision profonde de la fiscalité, mais aussi par une prise de conscience : chaque euro placé par un Français est un bulletin de vote pour le monde de demain. Si nous continuons de financer notre passé (la dette) au détriment de notre futur (l'entreprise), aucune proposition, aussi brillante soit-elle, ne pourra empêcher le déclin économique du continent. La souveraineté ne se décrète pas, elle se finance.


