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[Tribune] « Pour qui tu te prends ? » Et si c’était enfin la bonne question

 Par Isabelle Rochard, Fondatrice Éditions Prochain Chapitre.

  

« Pour qui tu te prends ? » Je l’entends souvent. Trop souvent.

Comme un rappel à l’ordre.

Comme une tentative de remise à sa place.

Comme si oser était déjà une faute.

 

Cette phrase, beaucoup la connaissent. Elle surgit dès que l’on sort du rang, dès que l’on crée, dès que l’on affirme une vision. Elle s’adresse à celles et ceux qui entreprennent, qui écrivent, qui lancent un projet que personne n’attendait, et surtout pas ceux qui n’ont jamais essayé.

 

« Pour qui tu te prends ? » Au fond, la vraie réponse est simple : je me prends pour quelqu’un qui refuse d’abandonner.

 

Créer une maison d’édition indépendante aujourd’hui relève presque de l’inconscience. Le marché est saturé, les modèles économiques fragiles, l’attention des lecteurs disputée par mille écrans. On vous explique très vite pourquoi cela ne marchera pas. On vous détaille les statistiques, les échecs, les raisons d’arrêter avant même d’avoir commencé.

 

Mais personne ne vous parle assez de la persévérance.


On glorifie les réussites une fois qu’elles existent. On oublie les années invisibles : les manuscrits refusés, les nuits courtes, les doutes silencieux, les portes qui restent fermées. On oublie que chaque projet solide commence par une conviction fragile que l’on protège envers et contre tout.

 

« Pour qui tu te prends ? » Je me prends pour quelqu’un qui croit que les histoires peuvent changer des trajectoires.

 

Pour quelqu’un qui pense que la culture n’est pas un luxe mais une nécessité.

Pour quelqu’un qui refuse de considérer le renoncement comme une option raisonnable. 

 

Car derrière cette phrase se cache une peur collective : celle de voir quelqu’un persister là où d’autres ont renoncé.

 

La société admire le courage… mais seulement après coup. Pendant le combat, elle conseille la prudence. Elle recommande d’être réaliste. Traduction : rester à sa place.

Or aucune aventure humaine, artistique, entrepreneuriale ou éditoriale, n’a jamais commencé par la permission générale.

 

La persévérance n’est pas un slogan inspirant. C’est une discipline. C’est continuer quand l’enthousiasme disparaît. C’est avancer quand les résultats tardent. C’est croire suffisamment longtemps pour laisser une chance au réel de vous rejoindre.

 

On parle beaucoup de talent. Trop peu d’endurance.

 

Le talent ouvre une porte. La persévérance construit la maison.

 

Dans l’édition comme ailleurs, abandonner serait souvent plus simple. Plus confortable. Socialement plus acceptable même. Mais chaque fois que l’on tient bon, quelque chose se déplace : une voix nouvelle apparaît, un auteur trouve ses lecteurs, une idée circule.

 

Et soudain, ce qui semblait audacieux devient évident.

 

Alors oui, je continue d’entendre cette question. Elle ne me blesse plus. Elle me rappelle pourquoi je fais ce métier.

 

Parce que chaque « pour qui tu te prends ? » est en réalité une invitation : celle de définir soi-même sa place au lieu d’attendre qu’on nous l’accorde.

 

Nous vivons une époque paradoxale : on encourage à rêver grand, mais on soupçonne ceux qui passent à l’action. Pourtant, les projets qui comptent naissent toujours d’une forme d’obstination presque déraisonnable.

 

Ne jamais baisser les bras n’est pas une posture héroïque. C’est un choix quotidien, souvent discret, parfois solitaire, mais profondément libre.

 

Alors aujourd’hui, j’aimerais retourner la question. 

 

Et vous, pour qui vous prenez-vous ?  Si la réponse vous fait un peu peur, c’est peut-être qu’elle mérite d’être poursuivie.


Parce qu’au fond, avancer malgré les doutes, continuer malgré les regards, persister malgré les obstacles, c’est peut-être cela, écrire un nouveau chapitre.

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