Un commentaire de Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau, docteure en économie de l’École polytechnique et dirigeante de Water Wiser ; et Jean-Paul Bordes, agronome, Directeur Général d’Acta-Les instituts techniques agricoles.
En France, 99% des eaux usées traitées sont restituées au milieu
naturel. À peine 1% est aujourd’hui réutilisé directement. Ce chiffre, en
apparence technique, dit pourtant beaucoup de notre rapport à la ressource. Il
révèle une marge de manœuvre encore largement inexploitée dans un contexte où
les sécheresses se multiplient, où les conflits d’usage s’intensifient et où
l’agriculture se trouve en première ligne des tensions hydriques. C’est à
partir de ce constat que l’Institut Terram publie une étude consacrée à la
réutilisation des eaux usées traitées (REUT), envisagée non comme une solution
miracle, mais comme un outil stratégique de résilience territoriale.
Une ressource de substitution au potentiel stratégique.
La REUT repose sur un principe simple : valoriser une eau déjà mobilisée
et traitée en substitution de prélèvements dans les milieux naturels. Elle ne
vise ni à créer une ressource nouvelle ni à accroître le stock global d’eau
disponible. Elle modifie l’organisation du cycle hydrologique en raccourcissant
le retour de l’eau vers certains usages, notamment agricoles. En France, où les
rejets d’eaux usées traitées contribuent fortement aux équilibres
hydrologiques, la REUT ne peut être envisagée sans une approche territorialisée
attentive aux impacts sur les bassins-versants et aux fonctions écologiques des
milieux. Dans certaines configurations (territoires littoraux, zones agricoles
proches de stations d’épuration, bassins soumis à des déficits estivaux récurrents),
elle peut sécuriser l’accès à l’eau, anticiper les restrictions administratives
et renforcer la résilience des exploitations.
Une dynamique française en construction.
Longtemps marginale, la REUT connaît en France une dynamique nouvelle,
portée par l’évolution du contexte climatique, la clarification progressive du
cadre réglementaire et l’affirmation d’une volonté politique depuis le Plan Eau
de 2023.
Ailleurs, la REUT est une évidence.
Le benchmark international montre que la REUT n’est ni une utopie technologique ni une solution marginale. Dans plusieurs pays, elle constitue déjà un pilier structurant de la gestion de l’eau.
En Espagne, où la
réutilisation représente environ 15% des volumes mobilisés, la REUT s’est
imposée progressivement comme réponse structurelle aux sécheresses répétées.
Elle est intégrée aux stratégies hydriques régionales et bénéficie d’un portage
public affirmé. En Israël, près de 90 % des eaux usées traitées sont
réutilisées. La REUT y est planifiée à l’échelle nationale et intégrée dans une
stratégie globale de sécurisation de la ressource, avec une forte confiance
dans la qualité sanitaire.
Penser la REUT comme une chaîne de valeur territoriale.
L’étude insiste sur un point central : la REUT ne peut être réduite à
une infrastructure technique. Elle constitue une chaîne de valeur territoriale
complète, articulant trois niveaux interdépendants.
• L’amont territorial : le contexte hydrique local, les équilibres du bassin-versant, les
usages existants et les modalités de gouvernance permettant d’arbitrer la
réallocation de la ressource.
• Le projet de REUT : les choix de conception technique, l’intégration territoriale, le
modèle économique et le partage des coûts entre acteurs publics et privés.
• L’aval agricole : la valeur agronomique et économique de l’eau réutilisée, les conditions
d’acceptabilité sociale et la pérennité des dispositifs.
Les expériences montrent que les projets robustes sont ceux qui maintiennent une continuité entre ces trois maillons. Les fragilités apparaissent lorsque l’un d’eux est abordé isolément.
Un enjeu économique différencié.
Le coût de l’eau issue de la REUT demeure supérieur à celui de l’eau prélevée directement dans les milieux naturels. Pour les filières à faible valeur ajoutée, notamment certaines grandes cultures, ce différentiel peut constituer un frein structurel. En revanche, pour l’arboriculture, la viticulture, le maraîchage ou les cultures spécialisées, la REUT peut devenir un investissement stratégique : sécurisation des rendements, réduction de l’aléa climatique, meilleure prévisibilité des campagnes agricoles. Au-delà des filières, la REUT interroge la valeur collective de l’eau. Ses bénéfices dépassent le seul usage agricole : réduction des conflits d’usage, maintien de l’activité économique locale, adaptation au changement climatique. Ces externalités positives appellent une approche collective du financement, associant agriculteurs, collectivités, agences de l’eau et État.
Une acceptabilité sociale en progression.
Longtemps identifiée comme un frein majeur, l’acceptabilité sociale de la REUT évolue favorablement. Les enquêtes récentes montrent une adhésion croissante à l’utilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture, sous réserve de garanties sanitaires solides et d’une information transparente. Ainsi,
82% des répondants estiment que, face aux conséquences du changement climatique, le recours aux eaux usées traitées est souhaitable en agriculture et pour l’industrie (Les Français et l’eau, Baromètre 2024 Kantar/CIEAU, février 2025). Cette acceptabilité demeure conditionnelle : elle repose sur la confiance dans la qualité de l’eau, la fiabilité des dispositifs de contrôle et la clarté des responsabilités.
Esther Crauser-Delbourg et Jean-Paul Bordes, concluent : « La REUT ne constitue pas une réponse unique à la crise hydrique. Elle s’inscrit dans une stratégie globale associant sobriété, efficacité des usages, adaptation des systèmes agricoles et protection des milieux. Mobilisée de manière ciblée, gouvernée collectivement et économiquement assumée, elle peut devenir un levier durable de résilience hydrique et territoriale. »


