Réunis au Palais Bourbon le 7 juillet pour un colloque
organisé par L'Hémicycle, industriels, responsables publics et experts ont
dressé un même constat : les matières premières critiques ne sont plus un sujet
de compétitivité, mais de souveraineté et de contrôle, dans un contexte où la
Chine a désormais verrouillé toute la chaîne. Face à ce basculement, tous
appellent à changer de logiciel : articuler l'ensemble de la chaîne de valeur,
engager l'amont, l'aval et l'État, et se doter des outils d'une économie de
pénurie.
Quelques semaines après
la création, par les chefs d'État et de gouvernement du G7, d'une Alliance pour
la résilience et la production en matière de minerais critiques et l'adoption
d'une feuille de route visant à renforcer les capacités de transformation, de
recyclage et la diversification des chaînes d'approvisionnement, L'Hémicycle a
réuni à l'Assemblée nationale responsables publics, industriels, experts et
représentants de la filière à l'occasion du colloque « Consolider notre
souveraineté industrielle – Minerais, métaux critiques, de l'accès à la
ressource aux usages : quelle stratégie pour les vingt prochaines années ? ».
Au fil des échanges, un constat partagé
s'est imposé : la souveraineté industrielle ne dépend plus seulement de l'accès
aux ressources. Elle repose désormais sur la capacité à maîtriser l'ensemble de
la chaîne de valeur, de l'exploration jusqu'aux usages industriels.
Sommet d'Évian le 17 juin, un
changement d'échelle
En ouverture, Sébastien
Martin, ministre délégué chargé de l'Industrie, a rappelé que la question des
matières premières critiques est devenue « un outil d'influence diplomatique »
: la
Chine peut décider du jour au lendemain, via ses licences d'exportation, de
suspendre les livraisons de terres rares et de métaux critiques, mettant en
difficulté des chaînes de valeur entières. C'est dans ce contexte que le G7
d'Évian, du 17 juin, prend une portée particulière. Au-delà des 195 projets
identifiés pour 64 milliards d'euros d'investissements annoncés dans les
chaînes de valeur des minerais critiques, les sept grandes puissances les plus
industrialisées se sont accordées pour ne plus dépendre à plus de 60 % d'un seul
acteur, alors que la Chine représente aujourd'hui, sur de nombreux métaux, 85 à
86 % de l'offre, principalement du fait du raffinage. Des outils communs, qui
restent à définir, seront mis en place pour y parvenir.
Le ministre a articulé
la réponse française autour de trois niveaux :
- le Critical Raw
Materials Act européen, qui a identifié une liste de métaux stratégiques et fixé
un objectif de 10 % d'extraction sur le sol européen ;
- la diplomatie des
minerais,
portée au niveau national par la DIAMMS (délégation interministérielle aux
approvisionnements en minerais et métaux stratégiques), qui contractualise des
relations renforcées avec les pays producteurs ; et
- la reconstruction
d'outils industriels de raffinage, avec la montée en puissance de Solvay à La
Rochelle, le projet Caremag porté par Carester à Lacq pour le recyclage et le
raffinage de terres rares, et MagREEsource à Grenoble sur les aimants
permanents. Sébastien Martin a également confirmé avoir autorisé des carottages
en Bretagne, assumant le choix politique de la prospection sur le sol national
malgré les réticences locales.
« La question des
matières premières critiques est devenue un outil d'influence diplomatique.
Pouvoir compter sur des entreprises françaises, dans lesquelles l'État est
d'ailleurs actionnaire, pour accompagner la diversification de nos ressources
en métaux critiques, c'est un atout de plus dans la manche de la France et de
l'Europe.
» dit Sébastien Martin.
Les industriels
appellent à reconstruire une chaîne de valeur européenne
Les représentants de la
filière ont montré que cette stratégie était déjà engagée sur le terrain. Les
échanges ont notamment mis en évidence l'importance de sécuriser l'ensemble de
la chaîne de valeur, de l'extraction au raffinage, jusqu'au recyclage, tout en
donnant aux industriels les conditions nécessaires pour investir sur le long
terme.
À travers ses activités dans le lithium, le nickel, le manganèse, la transformation métallurgique et le développement du recyclage, Eramet a illustré les enjeux d'une stratégie industrielle intégrée. Imerys a présenté le projet EMILI, première mine de lithium en France depuis cinquante ans, associée à une unité de transformation, tandis que l'A3M a rappelé la nécessité d'un cadre stable, de financements adaptés et d'une meilleure coordination européenne.
Christel Bories,
présidente-directrice générale d'Eramet, rappelle : « Les matières
premières ne sont plus un sujet de compétitivité, mais de souveraineté et de
contrôle. Nous n'offrons pas quelque chose de plus compétitif : nous offrons
quelque chose de plus sécurisé, qui n'est pas sous l'emprise d'une autre
puissance. Il faut changer de logiciel, et l'aval doit prendre ses
responsabilités : la mine, c'est le temps long, et le temps long relève des
stratégies étatiques. »
Les Français ont
intégré ces nouveaux enjeux
Le colloque a également été l'occasion de présenter les résultats du sondage réalisé par Norstat pour l'École de Guerre Économique. L'étude montre que les matières premières critiques sont désormais sorties du cercle des spécialistes : 65 % des Français jugent la France trop dépendante de l'étranger pour son approvisionnement en matières premières stratégiques et 73 % souhaitent relancer l'activité minière ainsi que les capacités françaises de raffinage.
Pour Raphaël Clave,
directeur général de Norstat France : « Le sujet des matières premières
stratégiques sort du cercle des experts et s'installe comme un enjeu d'opinion.
Les Français ne demandent pas seulement un État régulateur, mais un État
capable d'agir, de financer et de protéger lorsque des actifs jugés
stratégiques sont en jeu. »
Un changement de
paradigme
En conclusion, Arnaud de Morgny, directeur d'études à l'École de Guerre Économique, a expliqué que la compétition mondiale ne se jouait plus uniquement sur la possession des ressources naturelles, mais sur la maîtrise des chaînes de valeur, des technologies de transformation et des partenariats avec les pays producteurs. Il a également souligné que les rapports de force se déplaçaient désormais vers les dimensions industrielles, diplomatiques et informationnelles.
Selon Arnaud de Morgny :
«
Il faut changer de paradigme : ne plus réfléchir en traités de libre-échange,
mais en clauses de garantie de fourniture. C'est l'État, dans le cadre de sa
diplomatie générale, qui négocie avec d'autres États. C'est le retour du
bilatéral. Si on ne revient pas aux négociations diplomatiques bilatérales, on
regardera passer les trains, et ce seront nos trains de minerais qui iront
ailleurs. »
Une même conviction :
la souveraineté se joue sur toute la chaîne
Au terme de la matinée,
un consensus s'est dégagé entre les représentants de l'État, les industriels,
la filière et les experts : la sécurisation des minerais critiques ne pourra
reposer sur un seul levier. Diversifier les approvisionnements est indispensable,
mais ne suffira pas. La France et l'Europe devront également renforcer leurs
capacités d'exploration, d'extraction, de raffinage, de transformation et de
recyclage, tout en consolidant les entreprises capables d'investir durablement
sur l'ensemble de ces maillons.
Les intervenants ont souligné que cette stratégie ne pourra réussir qu'à travers une coopération étroite entre pouvoirs publics, industriels, investisseurs et partenaires internationaux. Tous ont partagé une même conviction : la souveraineté industrielle ne se mesure plus uniquement à la possession des ressources naturelles, mais à la capacité de maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur qui permet de les transformer en puissance économique, technologique et industrielle.


