Par Eric
Houdet, Fondateur d’Ekologgia
L'intelligence
artificielle est devenue le symbole de notre époque.
Jamais une technologie
n'a suscité autant d'enthousiasme, d'investissements et de projections en si
peu de temps. Chaque semaine apporte son lot d'annonces : modèles plus
puissants, capacités démultipliées, promesses de productivité inédites.
Pourtant, à force de regarder vers l'avenir, nous risquons de passer à côté de l'enjeu le plus stratégique de cette révolution.
Car la véritable
question n'est pas de savoir ce que l'intelligence artificielle sera capable de
créer demain.
La véritable question
est de savoir ce qu'elle va nous permettre de comprendre aujourd'hui.
Depuis plus de vingt ans, les organisations accumulent un patrimoine informationnel considérable.
Documents techniques, études, procédures, archives, rapports, données métiers,
retours d'expérience : les entreprises, les collectivités et les administrations
disposent d'une richesse informationnelle sans précédent dans l'histoire
économique.
Mais cette richesse
demeure largement sous-exploitée.
Nous avons construit
des organisations qui produisent énormément de connaissances mais qui peinent
souvent à les mobiliser efficacement. Les savoirs se fragmentent, les
expertises se dispersent, les informations se dupliquent et les expériences
accumulées restent parfois invisibles à ceux qui pourraient en tirer parti.
Ce phénomène constitue
l'un des paradoxes les plus coûteux de l'économie contemporaine.
Jamais nous n'avons
autant su.
Et jamais il n'a été
aussi difficile de transformer ce savoir en action.
C'est précisément là
que l'intelligence artificielle peut changer la donne.
Contrairement aux idées
reçues, son apport le plus décisif ne réside peut-être pas dans sa capacité à
générer de nouveaux contenus. Il réside dans sa capacité à révéler, structurer
et valoriser les connaissances existantes.
Autrement dit, à faire
émerger de l'intelligence à partir de ce que nous possédons déjà.
Cette évolution marque
une rupture profonde.
Depuis la révolution
industrielle, la croissance économique s'est construite sur une logique
d'accumulation : davantage de ressources, davantage de production, davantage
d'infrastructures.
L'économie numérique a
prolongé cette dynamique avec une autre forme d'accumulation : celle des
données.
Pendant des années, la
quantité a été considérée comme un avantage compétitif.
Aujourd'hui, cette
logique atteint ses limites.
La question n'est plus
de savoir qui détient le plus d'informations.
La question est de
savoir qui saura le mieux les comprendre.
Nous entrons
progressivement dans une économie de la connaissance activée.
Dans cette nouvelle
réalité, la valeur ne proviendra plus seulement de la donnée elle-même mais de
la capacité à la relier, à la contextualiser et à la rendre immédiatement
exploitable.
Les organisations les
plus performantes ne seront pas nécessairement celles qui disposeront des plus
grands volumes d'informations.
Elles seront celles qui
sauront transformer leur mémoire collective en avantage stratégique.
Cette transformation
dépasse largement le cadre technologique.
Elle touche à la
compétitivité des entreprises, à la transmission des savoir-faire, à la
préservation des expertises critiques et à la capacité d'innovation de nos
économies.
Elle concerne également
la transition écologique.
Car dans un monde
confronté à des contraintes croissantes sur les ressources, la création de
valeur ne pourra plus reposer uniquement sur l'accumulation.
Elle devra davantage
s'appuyer sur l'optimisation, l'intelligence et la valorisation de l'existant.
Faire mieux avec ce que
nous avons déjà : telle pourrait être l'une des contributions les plus
puissantes de l'intelligence artificielle à un modèle économique durable.
Cette vision ouvre
également une perspective singulière pour l'Europe.
La compétition mondiale
est souvent présentée comme une course à la puissance technologique opposant
les géants américains et chinois.
Cette lecture est
réductrice.
L'Europe ne dispose
peut-être pas des mêmes capacités d'investissement que les grandes plateformes
mondiales. En revanche, elle possède un atout considérable : une culture
historique de la confiance, de la gouvernance et de la valorisation du savoir.
Dans l'économie de
l'intelligence artificielle, ces qualités pourraient devenir des avantages
concurrentiels majeurs.
Car l'avenir ne se
résumera pas à la performance des modèles.
Il dépendra de leur
capacité à produire des résultats fiables, explicables, sécurisés et adaptés
aux réalités métiers.
L'enjeu n'est donc plus
simplement de construire des intelligences artificielles toujours plus
puissantes.
L'enjeu est de
construire des intelligences artificielles véritablement utiles.
Des intelligences
capables d'aider les organisations à mieux comprendre ce qu'elles savent déjà,
à mieux transmettre ce qu'elles apprennent et à mieux décider dans un
environnement toujours plus complexe.
La prochaine révolution
de l'IA ne sera pas seulement technologique.
Elle sera cognitive.
Et elle pourrait bien constituer l'une des plus grandes opportunités économiques, sociétales et environnementales du XXIe siècle.


