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[Lecture] « La fabrique de nos servitudes »

Dans nos sociétés de contrôle, l’information est devenue le moyen de surveiller, de normaliser et de donner des ordres aux populations, au point que les individus se trouvent réduits à n’être que les supports de ces informations. Pour sortir de ces fabriques de servitude qui mettent en esclavage les individus et les populations au nom de l’efficacité technique, du bonheur apporté par les algorithmes et de la mondialisation marchande, il nous faut de nouvelles utopies, de nouvelles croyances capables de convertir profondément nos habitus et nos habitudes.

L’imaginaire social véhiculé par le langage numérique, interface entre rationalité marchande et connaissance technoscientifique, réduit la valeur morale et relationnelle des échanges sociaux et économiques aux chiffres et aux profits. Ce « langage », qui n’est qu’un système de signaux, fabrique des habitus, des styles de vie, des dispositions à agir et à penser, qui s’inscrivent tout autant dans les institutions sociales, par exemple du soin et de l’éducation, que dans les esprits. Ces manières d’exister fabriquent la fiction d’un homme neuro-économique qui habite l’espace avec pour seul souci l’utilité fonctionnelle comme le souhaitait Le Corbusier. Cet imaginaire transforme les métiers et les services rendus, comme la manière d’enseigner ou celle de soigner. Le sujet humain se voit réduit à la somme de ses comportements qu’il faut « gérer » et conditionner par des mesures incitatives, selon le principe des coups de coude (nudges), sans faire appel à sa capacité de penser ou de juger.

Pour faire naître de nouvelles utopies, il nous faut restaurer les promesses révolutionnaires du langage, la force de la métaphore et le pouvoir des fictions. Les ordres existants ont toujours haï les utopies, la puissance de l’imagination et des expériences de pensée qu’elles créent. Il s’agit de faire appel aux utopies comme position éthique et politique, style, nouveau foyer d’expérience. L’utopie n’est pas déplacée dans un temps ou un espace éloigné, elle est aux confins du langage, aux bords de nos actes de parole dès lors qu’on fait exploser les significations verrouillées par la langue des dominants. L’habitus utopique restaure la puissance de création du langage en faisant surgir à l’infini de nouvelles figures de pensée et de vivre. Le récit, la fiction, le conte, la littérature ont toujours, dans l’histoire des servitudes et des dominations culturelles, constitué des voies d’émancipation pour sortir de l’esclavage.

Roland Gori est professeur honoraire de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et psychanalyste. Il a été en 2009 l’initiateur de l’Appel des appels. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels : La Dignité de penser ; La Fabrique des imposteurs ; L’individu ingouvernable ou encore, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu (Éditions LLL) .

 

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