Allianz Trade analyse le coût macroéconomique des inondations et les arguments économiques en faveur de l'adaptation.
Les pertes liées aux inondations augmentent
rapidement, alors que l’activité économique continue de se concentrer dans des
zones à haut risque. Les inondations constituent le risque naturel le plus
fréquent et le plus coûteux en Europe, les pertes économiques totales n’ayant
cessé de grimper pour atteindre 226 milliards d’euros au premier trimestre de
ce siècle.
Si la fréquence des
inondations en Europe est restée globalement stable à 46 par an depuis 2000,
leur coût a quant à lui fortement augmenté. Les pertes liées aux inondations
ont augmenté de 17,8 %, passant de 63,1 milliards d’euros entre 2000 et 2009 à
74,3 milliards d’euros entre 2010 et 2019.
Pour la seule période 2020-2025, le coût a atteint 88,6 milliards d’euros, soit une augmentation de 40% par rapport à la première décennie du siècle. Les assurances ne couvrent qu’une fraction des dégâts : à elles seules, les inondations de juillet 2021 ont causé des dégâts records de 38 milliards d’euros, dont seulement 9 milliards étaient assurés, laissant aux ménages, aux entreprises et aux pouvoirs publics la charge du reste.
À l’avenir, les pertes annuelles liées aux crues fluviales
dans l’UE et au Royaume-Uni pourraient être multipliées par plus de six,
passant de 7,8 milliards d’euros aujourd’hui à près de 50 milliards d’euros
d’ici 2100 dans un scénario de réchauffement de 3 °C, en raison de
précipitations plus intenses et de la poursuite du développement dans les zones
exposées.
Les inondations sont
des événements locaux de par leur origine physique, mais leurs conséquences
économiques se répercutent sur l’ensemble de l’économie. Pour quantifier ces
effets économiques, nous simulons une inondation ponctuelle en 2027, calibrée
en fonction de la profondeur maximale moyenne historique des inondations de
chaque pays sur la période 2015-2024, et comparons la trajectoire économique à un
scénario de référence sans inondation jusqu’en 2030. L’analyse établit un lien
entre la profondeur d’inondation observée et la formation brute de capital fixe
en termes réels ainsi que le revenu net disponible des ménages en termes réels,
en retraçant la manière dont les dommages causés par les inondations se
répercutent sur l’investissement, la consommation et les finances publiques.
C’est l’investissement qui est le plus durement touché : les pertes cumulées en
matière de formation brute de capital fixe entre 2027 et 2030 vont de 10,5 % en
Norvège à 14,6 % aux Pays-Bas, l’Allemagne enregistrant, avec 12 %, la plus
grande perte absolue, à environ 84 milliards d’euros. Le revenu net disponible
réel des ménages recule quant à lui de 3,9 à 5,4 % entre 2027 et 2030, à mesure
que s’accumulent les coûts de reconstruction et les effets sur le marché du
travail, ce qui réduit à son tour la capacité des ménages à absorber les pertes
non assurées et la hausse des coûts d’assurance.
Les inondations provoquent un choc stagflationniste, entraînant une hausse des prix, un ralentissement de la croissance et une érosion de la marge de manœuvre budgétaire. Les prix à la consommation augmentent à mesure que les infrastructures endommagées, les perturbations logistiques et la baisse de la disponibilité locale des biens et services créent des goulets d’étranglement au niveau de l’offre. L’impact cumulé sur le niveau des prix reste modéré, allant de +0,2 % au Royaume-Uni à +1% en Grèce, mais il exerce néanmoins une pression supplémentaire sur les ménages déjà confrontés à un choc de revenus.
La consommation privée recule dans tous les pays, avec des pertes cumulées allant de -0,3 % en Norvège à -0,9 % en Tchéquie ; en valeur absolue, c’est le Royaume-Uni qui enregistre la perte la plus importante, à environ 61 milliards d’euros, devant l’Allemagne et la France.
Les pertes de PIB varient ensuite
entre environ -0,4 % en Norvège et -1,0 % en Espagne, l’Allemagne et la France
enregistrant respectivement des pertes d’environ 108 milliards d’euros et 79
milliards d’euros. L’impact sur les finances publiques est également visible,
les déficits publics cumulés pour la période 2027-2030 s’aggravant en moyenne
de 1,3 point de pourcentage du PIB, allant de -0,3 point en Norvège à -2,4
points en Espagne.
Les arguments
économiques en faveur de la prévention des inondations sont irréfutables : une
adaptation bien ciblée est largement rentabilisée. L’adaptation aux
inondations nécessite davantage de capitaux publics que tout autre aléa
climatique, représentant environ 65 % de l’ensemble des mesures à caractère
principalement public dans notre taxonomie de l’adaptation. Pourtant, des
investissements ciblés dans la rétention naturelle des crues, des
infrastructures résilientes et un aménagement du territoire tenant compte des
risques peuvent largement compenser les pertes futures. Concrètement,
l’adaptation aux inondations consiste à éloigner, dans la mesure du possible,
les populations et les biens des plaines inondables à haut risque, à restaurer
les zones de rétention naturelles, à moderniser les digues, les réseaux de
drainage, les égouts et les systèmes de gestion des eaux pluviales, ainsi qu’à
protéger les bâtiments et les infrastructures critiques contre les inondations.
Ces mesures doivent être combinées en fonction du type de risque : rétention à
l’échelle du bassin et aménagement du territoire pour les crues fluviales,
drainage local et infrastructures urbaines «bleu-vert» pour les crues
pluviales, le tout soutenu par des systèmes d’alerte précoce, des plans
d’urgence et des incitations en matière d’assurance. Les investissements dans
la résilience face aux inondations génèrent environ quatre fois leur coût en
dommages évités. L’aménagement du territoire offre des rendements tout aussi
élevés : l’interdiction de l’urbanisation dans les plaines inondables et
l’intégration d’infrastructures vertes de rétention des eaux dans les villes
offrent des rendements tout aussi élevés. Cela montre que, plus qu’une
politique climatique, l’adaptation relève d’une politique budgétaire
préventive.
Le défi de l’Europe
consiste à mettre en œuvre des solutions efficaces d’adaptation aux inondations
à la vitesse et à l’échelle requises. Les mesures offrant les meilleurs rendements,
à savoir empêcher l’urbanisation des plaines inondables et restaurer la
rétention naturelle des crues, sont également les plus difficiles à mettre en
œuvre sur le plan politique, tandis que les grandes infrastructures de
protection contre les inondations nécessitent une planification et une
construction de longue haleine. L’Allemagne illustre ce retard de mise en œuvre
: malgré les inondations catastrophiques de 2021, qui ont coûté 38 milliards
d’euros, seuls environ 500 millions d’euros sur les 6 à 7 milliards prévus dans
le cadre du Programme national de protection contre les inondations, lancé en
2013, ont été dépensés. Les principaux obstacles sont la fragmentation
institutionnelle et la longueur des procédures d’autorisation, plutôt qu’une
capacité budgétaire limitée.
La résilience à long terme face aux inondations nécessite d’intégrer la prévention, l’adaptation et la couverture d’assurance au sein d’une stratégie unique de gestion des risques. Les ouvrages de protection contre les inondations, les normes de construction résilientes, l’adaptation au niveau des biens immobiliers et une plus grande sensibilisation du public doivent être complétés par des partenariats d’assurance durables entre les secteurs public et privé. L’expérience du Consorcio en Espagne, du CCR en France et des réformes en cours de discussion en Allemagne et en Irlande montre que le transfert de risque ne reste durable que s’il s’accompagne d’une réduction significative du risque. L’accélération des mesures d’adaptation qui ont fait leurs preuves permettrait de renforcer les finances publiques, de réduire les pertes non assurées et de préserver l’assurabilité à long terme du risque d’inondation.


