Connexion
/ Inscription
Mon espace
Etudes & Enquêtes
ABONNÉS
Partager par Linked-In
Partager par Xing
Partager par Facebook
Partager par email
Suivez-nous sur feedly

[Expertises] L'Europe sous les eaux

Allianz Trade analyse le coût macroéconomique des inondations et les arguments économiques en faveur de l'adaptation.


Les pertes liées aux inondations augmentent rapidement, alors que l’activité économique continue de se concentrer dans des zones à haut risque. Les inondations constituent le risque naturel le plus fréquent et le plus coûteux en Europe, les pertes économiques totales n’ayant cessé de grimper pour atteindre 226 milliards d’euros au premier trimestre de ce siècle.

Si la fréquence des inondations en Europe est restée globalement stable à 46 par an depuis 2000, leur coût a quant à lui fortement augmenté. Les pertes liées aux inondations ont augmenté de 17,8 %, passant de 63,1 milliards d’euros entre 2000 et 2009 à 74,3 milliards d’euros entre 2010 et 2019.

Pour la seule période 2020-2025, le coût a atteint 88,6 milliards d’euros, soit une augmentation de 40% par rapport à la première décennie du siècle. Les assurances ne couvrent qu’une fraction des dégâts : à elles seules, les inondations de juillet 2021 ont causé des dégâts records de 38 milliards d’euros, dont seulement 9 milliards étaient assurés, laissant aux ménages, aux entreprises et aux pouvoirs publics la charge du reste.

À l’avenir, les pertes annuelles liées aux crues fluviales dans l’UE et au Royaume-Uni pourraient être multipliées par plus de six, passant de 7,8 milliards d’euros aujourd’hui à près de 50 milliards d’euros d’ici 2100 dans un scénario de réchauffement de 3 °C, en raison de précipitations plus intenses et de la poursuite du développement dans les zones exposées.

 

Les inondations sont des événements locaux de par leur origine physique, mais leurs conséquences économiques se répercutent sur l’ensemble de l’économie. Pour quantifier ces effets économiques, nous simulons une inondation ponctuelle en 2027, calibrée en fonction de la profondeur maximale moyenne historique des inondations de chaque pays sur la période 2015-2024, et comparons la trajectoire économique à un scénario de référence sans inondation jusqu’en 2030. L’analyse établit un lien entre la profondeur d’inondation observée et la formation brute de capital fixe en termes réels ainsi que le revenu net disponible des ménages en termes réels, en retraçant la manière dont les dommages causés par les inondations se répercutent sur l’investissement, la consommation et les finances publiques. C’est l’investissement qui est le plus durement touché : les pertes cumulées en matière de formation brute de capital fixe entre 2027 et 2030 vont de 10,5 % en Norvège à 14,6 % aux Pays-Bas, l’Allemagne enregistrant, avec 12 %, la plus grande perte absolue, à environ 84 milliards d’euros. Le revenu net disponible réel des ménages recule quant à lui de 3,9 à 5,4 % entre 2027 et 2030, à mesure que s’accumulent les coûts de reconstruction et les effets sur le marché du travail, ce qui réduit à son tour la capacité des ménages à absorber les pertes non assurées et la hausse des coûts d’assurance.

 

Les inondations provoquent un choc stagflationniste, entraînant une hausse des prix, un ralentissement de la croissance et une érosion de la marge de manœuvre budgétaire. Les prix à la consommation augmentent à mesure que les infrastructures endommagées, les perturbations logistiques et la baisse de la disponibilité locale des biens et services créent des goulets d’étranglement au niveau de l’offre. L’impact cumulé sur le niveau des prix reste modéré, allant de +0,2 % au Royaume-Uni à +1% en Grèce, mais il exerce néanmoins une pression supplémentaire sur les ménages déjà confrontés à un choc de revenus.

La consommation privée recule dans tous les pays, avec des pertes cumulées allant de -0,3 % en Norvège à -0,9 % en Tchéquie ; en valeur absolue, c’est le Royaume-Uni qui enregistre la perte la plus importante, à environ 61 milliards d’euros, devant l’Allemagne et la France.

Les pertes de PIB varient ensuite entre environ -0,4 % en Norvège et -1,0 % en Espagne, l’Allemagne et la France enregistrant respectivement des pertes d’environ 108 milliards d’euros et 79 milliards d’euros. L’impact sur les finances publiques est également visible, les déficits publics cumulés pour la période 2027-2030 s’aggravant en moyenne de 1,3 point de pourcentage du PIB, allant de -0,3 point en Norvège à -2,4 points en Espagne.

 

Les arguments économiques en faveur de la prévention des inondations sont irréfutables : une adaptation bien ciblée est largement rentabilisée. L’adaptation aux inondations nécessite davantage de capitaux publics que tout autre aléa climatique, représentant environ 65 % de l’ensemble des mesures à caractère principalement public dans notre taxonomie de l’adaptation. Pourtant, des investissements ciblés dans la rétention naturelle des crues, des infrastructures résilientes et un aménagement du territoire tenant compte des risques peuvent largement compenser les pertes futures. Concrètement, l’adaptation aux inondations consiste à éloigner, dans la mesure du possible, les populations et les biens des plaines inondables à haut risque, à restaurer les zones de rétention naturelles, à moderniser les digues, les réseaux de drainage, les égouts et les systèmes de gestion des eaux pluviales, ainsi qu’à protéger les bâtiments et les infrastructures critiques contre les inondations. Ces mesures doivent être combinées en fonction du type de risque : rétention à l’échelle du bassin et aménagement du territoire pour les crues fluviales, drainage local et infrastructures urbaines «bleu-vert» pour les crues pluviales, le tout soutenu par des systèmes d’alerte précoce, des plans d’urgence et des incitations en matière d’assurance. Les investissements dans la résilience face aux inondations génèrent environ quatre fois leur coût en dommages évités. L’aménagement du territoire offre des rendements tout aussi élevés : l’interdiction de l’urbanisation dans les plaines inondables et l’intégration d’infrastructures vertes de rétention des eaux dans les villes offrent des rendements tout aussi élevés. Cela montre que, plus qu’une politique climatique, l’adaptation relève d’une politique budgétaire préventive.

 

Le défi de l’Europe consiste à mettre en œuvre des solutions efficaces d’adaptation aux inondations à la vitesse et à l’échelle requises. Les mesures offrant les meilleurs rendements, à savoir empêcher l’urbanisation des plaines inondables et restaurer la rétention naturelle des crues, sont également les plus difficiles à mettre en œuvre sur le plan politique, tandis que les grandes infrastructures de protection contre les inondations nécessitent une planification et une construction de longue haleine. L’Allemagne illustre ce retard de mise en œuvre : malgré les inondations catastrophiques de 2021, qui ont coûté 38 milliards d’euros, seuls environ 500 millions d’euros sur les 6 à 7 milliards prévus dans le cadre du Programme national de protection contre les inondations, lancé en 2013, ont été dépensés. Les principaux obstacles sont la fragmentation institutionnelle et la longueur des procédures d’autorisation, plutôt qu’une capacité budgétaire limitée.

 

La résilience à long terme face aux inondations nécessite d’intégrer la prévention, l’adaptation et la couverture d’assurance au sein d’une stratégie unique de gestion des risques. Les ouvrages de protection contre les inondations, les normes de construction résilientes, l’adaptation au niveau des biens immobiliers et une plus grande sensibilisation du public doivent être complétés par des partenariats d’assurance durables entre les secteurs public et privé. L’expérience du Consorcio en Espagne, du CCR en France et des réformes en cours de discussion en Allemagne et en Irlande montre que le transfert de risque ne reste durable que s’il s’accompagne d’une réduction significative du risque. L’accélération des mesures d’adaptation qui ont fait leurs preuves permettrait de renforcer les finances publiques, de réduire les pertes non assurées et de préserver l’assurabilité à long terme du risque d’inondation.

Lire la suite...


Articles en relation