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[Placement] Livret A : une décollecte installée dans la durée

L’analyse de Philippe Crevel, Directeur du Cercle de l’Épargne.

 

L’épargne réglementée en décollecte

 

Les trois grands livrets réglementés, Livret A, Livret de développement durable et solidaire et Livret d’épargne populaire, sont pour le quatrième mois consécutif dans le rouge. Cela ne signifie pas que les Français épargnent moins mais qu’ils épargnent autrement. L’épargne réglementée séduit moins en raison de la baisse de ses taux, à contrario de l’assurance vie et du plan d’épargne retraite qui enregistrent depuis plusieurs mois de très bons résultats. Il est également à noter que, malgré l’inflation, les ménages conservent plus de liquidités sur leurs comptes courants : +3,1 milliards d’euros sur les trois premiers mois de l’année.

 

Un quatrième mois consécutif de décollecte pour le Livret A

 

Les mois se suivent et se ressemblent pour le Livret A qui affiche en avril un quatrième mois consécutif de décollecte avec -1,28 milliard d’euros. Jamais une telle passe pour le Livret A n’a été constatée pour les quatre premiers mois de l’année depuis le début des statistiques de la Caisse des dépôts (2009). Il faut, par ailleurs, remonter à 2015 pour avoir une série de quatre mois consécutifs de décollecte. Traditionnellement, en début d’année, les ménages remplissent leur Livret A, sachant que le second semestre est plutôt porté aux dépenses. L’année 2026 apparaît en rupture par rapport à cette tendance avec une décollecte qui atteint, depuis le 1er janvier, 4,38 milliards d’euros.

 

En avril, depuis 2009, le Livret A a désormais connu une décollecte à trois reprises : en 2015

(-170 millions d’euros), en 2025 (-200 millions d’euros) et donc en 2026 (-1,28 milliard d’euros). La collecte moyenne en avril sur les dix dernières années était de 1,8 milliard d’euros. Pour mémoire, la plus forte collecte, en avril, a été enregistrée en 2020 avec +5,47 milliards d’euros. 

 

Le Livret de développement durable et solidaire (LDDS) en décollecte

 

Après une collecte nulle en mars, le LDDS enregistre une décollecte en avril de 250 millions d’euros, loin de sa moyenne de ces dix dernières années qui s’élevait à 700 millions d’euros. En 2025, la collecte en avril avait été positive de 310 millions d’euros. Une seule décollecte a été constatée en 2009 avec

-20 millions d’euros.

 

Le Livret d’épargne populaire (LEP) : en décollecte en avril

 

Pour le deuxième mois consécutif, le Livret d’épargne populaire a connu une décollecte en avril avec

-320 millions d’euros. Depuis le début de l’année, la collecte est négative de 260 millions d’euros.

 

Le mois d’avril réussit peu au LEP. En effet, en 2025, il avait enregistré une décollecte de 1,96 milliard d’euros et, en 2024, de 270 millions d’euros.

 

Ces décollectes du mois d’avril s’expliquent en partie par les opérations de régularisation effectuées par les banques. Entre mars et mai, les banques sont amenées à fermer des LEP après transmission des données fiscales des titulaires par l’administration et vérification du respect du plafond de revenu fiscal de référence (RFR).

 

Moins de versements, plus de retraits

 

Le recul de l’épargne réglementée depuis le début de l’année repose sur plusieurs facteurs. La baisse du taux de 3 à 1,5 % en un an a été durement ressentie par les épargnants. Ce taux de 1,5 % reste supérieur à celui en vigueur entre le 1er février 2020 et le 1er février 2022 (0,5 %), mais il est jugé aujourd’hui peu attractif. Le taux de 3 % qui s’est appliqué du 1er février 2023 au 1er février 2025 semble être devenu la référence. Les ménages estiment que cela ne rapporte rien de placer son argent sur le Livret A. La sensibilité au taux est plus forte que dans le passé. Par ailleurs, le nombre important de Livrets A au plafond limite les versements de la part des ménages qui ont des capacités d’épargne importantes. Plus de 15 % des Livrets A et plus de 3 % des LDDS sont au plafond. Ces ménages sont ainsi amenés à orienter leur épargne vers les contrats d’assurance vie ou les comptes sur livret, voire à la laisser sur leurs comptes courants. A contrario, les ménages les plus affectés par la hausse des prix de l’énergie peuvent être contraints de retirer de l’argent de leur Livret A, de leur LDDS ou de leur LEP.

Sur ce dernier produit, les régularisations du printemps expliquent en partie la décollecte.

 

Hausse conditionnelle du taux du Livret A le 1er août prochain

 

En vertu de la formule en vigueur depuis 2021, le taux du Livret A est fixé deux fois par an, en prenant en compte le taux d’inflation et le taux Ester des marchés monétaires constatés au cours du semestre précédent. Pour la révision du taux au 1er août prochain, l’inflation sera en hausse et pourrait se situer, sur le semestre, en rythme annuel, autour de 2 %. Les trois premiers mois de l’année ont été marqués par des taux faibles (0,4 %, 1,1 %, 2 %). En avril, l’inflation a été de 2,5 %. En mai et juin, l’inflation pourrait se situer autour de 3 %. Cela nous amène à un taux moyen autour de 1,9/2 %. Le taux Ester moyen devrait se situer autour de 1,9 %.

 

Le taux du Livret A pourrait donc être révisé à 1,8 %, voire à 2 %, en fonction de la progression des taux d’inflation et de l’Ester (revalorisation possible des taux directeurs de la Banque centrale européenne en mai ou en juin).

 

Malgré tout, le gouverneur de la Banque de France pourrait préconiser de ne pas relever le taux du Livret A au nom de circonstances exceptionnelles. En effet, l’inflation pourrait rapidement décélérer avec le déblocage du détroit d’Ormuz. L’augmentation du taux du Livret A pourrait être, par ailleurs, perçue comme une reconnaissance d’un retour durable de l’inflation. Elle aurait également comme conséquence le renchérissement des coûts de financement des banques avec, à la clé, une augmentation des taux de crédit, en premier lieu pour les bailleurs sociaux. Enfin, les pouvoirs publics souhaitent ne pas pénaliser une consommation déjà atone.

 

La révision du 1er février 2027 interviendra en pleine campagne présidentielle, moment peu opportun pour réduire le taux du Livret A. De ce fait, cela pourrait conduire le nouveau gouverneur de la Banque de France à temporiser.

 

Le taux du Livret A étant éminemment politique, le gouvernement devra prendre en compte les réactions au sein de la classe politique et de la population. Une inflation au-dessus de 3 % en juin et l’absence de solutions diplomatiques au Moyen-Orient rendraient la non-revalorisation du Livret A compliquée à justifier.

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