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Trois raisons de faire évoluer les critères d'investissement de l'épargne mondiale

Tikehau Capital s’est livré à une analyse approfondie de l’ESG dans sa dernière CIO Letter. Il en ressort que les critères d’investissement qui guident l’allocation de l’épargne mondiale doivent évoluer.

Thomas Friedberger, directeur général et co-chief investment officer de Tikehau Capital, directeur général de Tikehau Investment Management (principale plateforme de gestion d’actifs de Tikehau Capital), Laure Villepelet, ESG manager, et Pierre Abadie, investment executive director, pôle transition énergétique, ont réalisé une étude détaillée sur l’utilisation des critères extra-financiers environnementaux, sociaux ou sociétaux et de gouvernance (ESG). Pour eux, les critères d’investissement qui guident l’épargne mondiale devraient évoluer, et ce pour au moins trois raisons.

Les générations montantes plus exigeantes

Premièrement, le dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’ONU) indique que le réchauffement climatique pourrait atteindre le seuil critique de 1,5° C dès 2030. Des acteurs du monde entier se mobilisent pour freiner le dérèglement climatique. La finance doit contribuer à cet effort. Les grèves du climat des collégiens et étudiants ont rappelé qu’il n’y avait plus d’excuses pour ne pas agir.

Deuxièmement, les millennials (personnes nées entre 1980 et le début des années 2000) vont atteindre 75 % de la part des actifs dès 2025. Cette génération soumet les entreprises à des déformations structurelles, au point de menacer leur existence. « Pour durer, expliquent les auteurs de l’étude, ces dernières doivent s’adapter aux nouvelles exigences de leurs clients et de leurs employés en quête de sens. L’analyse financière des entreprises doit donc prendre en compte la durabilité des produits ou le climat social. La génération alpha (enfants nés post-2010 et baignant dans le numérique) sera probablement encore plus exigeante. »

Troisièmement, la montée en puissance des investisseurs de conviction va avoir une incidence. Selon une récente étude de Legg Mason, 49 % des investisseurs particuliers dans le monde déclarent investir en tenant compte des considérations ESG. Ce taux monte à 66 % quand on restreint l’analyse aux millennials. 54 % des investisseurs particuliers affirment éviter les entreprises controversées. Et 89 % d’entre eux pensent que les gestionnaires d’actifs doivent jouer un rôle dans le contrôle des sociétés dans lesquelles ils investissent.

« Partout des fonds se lancent, des concepts se créent et des sociétés de gestion se constituent autour de l’investissement responsable, font observer les experts de Tikehau Capital. Certains fonds changent même de dénomination ou ajoutent des caractéristiques à leurs documentations pour se rendre éligibles au green business. Investissement responsable, sustainable investing, impact investing, philanthropie, ISR (investissement socialement responsable), ESG… Comment, s’interrogent-ils, naviguer entre toutes ces notions ? Ces concepts sont-ils un moyen d’obtenir un label pour mieux vendre un fonds ou une marque ? Comment mesurer l’impact de ces critères sur une gestion de portefeuille ? Doit-on nécessairement accepter un rendement financier plus faible pour satisfaire ces critères ? »

 

Montrer patte blanche

Et de relater un article du Financial Times du 20 janvier dernier qui mentionne que plusieurs firmes de consulting s’inquiètent des risques de mauvaise information sur des produits financiers montrant une apparence compatible avec l’investissement responsable. L’article précise que le langage utilisé sur ce segment de marché est devenu dense et trompeur, et qu’il n’y a pas vraiment de régulation sur la dénomination des produits. Tout comme on avait pu remarquer, il y a encore quelques mois, que les cours de Bourse de certaines sociétés s’étaient envolés à la suite d’un changement de nom intégrant le mot « blockchain », on peut aujourd’hui voir fleurir dans l’appellation de nombreux produits, indices ou fonds, les mots « responsable », « impact » ou « vert ».

La multiplication des systèmes de notation ESG tend à favoriser les grandes entreprises qui peuvent mobiliser des ressources pour obtenir ces ratings et intégrer des fonds et des indices ISR ou verts. Ce qui ne signifie pas que les pratiques ESG de ces grandes entreprises sont plus performantes que celles des petites qui ne disposent pas des ressources pour satisfaire aux demandes des multiples agences de notation extra-financière.

Thomas Friedberger, Laure Villepelet et Pierre Abadie se posent une autre question : pour une société d’investissement, l’ESG est-il avant out un outil marketing ou une partie essentielle de la politique d’investissement ? « La question est légitime, déclarent-ils, dans la mesure où les grands allocataires d’actifs mondiaux (fonds de pension, fonds souverains, compagnies d’assurance et banques) intègrent de plus en plus de critères ESG à leurs décisions d’allocation. Les gérants d’actifs doivent donc montrer patte blanche afin de rester éligibles pour ces grands investisseurs. L’ESG pourrait donc n’être qu’un outil marketing servant à capter l’épargne mondiale. Dans ce cas, il suffirait d’acheter quelques bases de données ESG et d’introduire quelques filtres de sélection de valeurs selon ces critères ou de se fier à des indices dédiés pour satisfaire ces conditions. Ce n’est pas notre conviction. »

Selon les professionnels, pour être efficace, une politique ESG doit être complètement intégrée dans un processus de gestion fondamentale déjà robuste. Pour eux, comme en analyse financière, investir en appliquant ses propres critères d’investissement – sans faire reposer ses décisions sur de la recherche externe – est essentiel. Faire de l’ESG sans le dire signifie que l’on croit en l’efficacité de ce mode de sélection de valeurs, au-delà des effets de mode ou des contraintes imposées par les investisseurs.

« Nous avons intégré ces critères au cœur de notre processus de sélection des actifs, poursuivent-ils, non pas parce que certains investisseurs le demandent, mais parce qu’ils font partie intégrante de notre mode de gestion et parce que nous sommes convaincus que ces critères ont un impact sur la performance financière ajustée du risque de l’actif considéré. Autrement dit, nous pensons que la superposition d’une couche ESG à un processus de gestion qui n’intégrait pas ces critères auparavant revient à poser un pansement sur une jambe de bois. L’application de critères ESG fondés sur des études externes ne peut être qu’un vernis superficiel. Dans l’investissement, l’indépendance, qui permet d’échapper à la pensée standard et aux comportements moutonniers, est clé. » Une caractéristique commune à la majorité des entreprises d’investissement délivrant une surperformance sur le long terme.

 

Un couple risque/retour financier lié à l’impact ESG

Il faut chercher à appréhender le risque financier qui serait lié, par exemple, à la destruction d’un site industriel, d’une installation ou de bureaux au cours d’un événement climatique extrême. Cette analyse, qui semblait superflue il y a quelques années, est devenue un must have. Pacific Gas & Electric est aujourd’hui en faillite en raison de sa responsabilité présumée dans certains départs de feu attisés par la sécheresse en Californie en 2017 et 2018, qui proviendraient de négligences de son réseau. « La sécheresse liée au réchauffement climatique, soulignent les auteurs de la CIO Letter, a amplifié l’impact de ces potentielles négligences et conduit à la plus grosse faillite de Wall Street depuis Lehman Brothers. Toutes les sociétés qui sont directement ou indirectement dépendantes d’actifs réels sont exposées. »

De nombreuses recherches sont en cours dans les universités du monde entier pour savoir comment les critères ESG se traduisent dans la performance des portefeuilles. « Au risque d’être provocateurs, continuent-ils, nous osons affirmer que, pour un portefeuille d’investissement, la performance financière long terme deviendra rapidement un bon outil de mesure d’une politique ESG efficace. » Pour eux, il ne fait pas de doute que les entreprises qui ont les meilleures pratiques ESG sont celles qui afficheront le meilleur rendement ajusté de la volatilité. La plupart des scandales ayant entraîné de fortes baisses en Bourse sont liés à des carences de gouvernance ou de politique environnementale ou sociale. L’ESG évite aussi le risque opérationnel et réputationnel et semble agir comme un « formidable » amortisseur du risque financier. Il faut même s’attendre à ce qu’apparaisse une prime de risque pour les entreprises les moins performantes en termes de prise en compte des critères extra-financiers, tandis que le greenwashing pourrait être perçu comme un signe de « cynisme ».

Pour Tikehau Capital, la transition énergétique constitue une opportunité d’investissement. Si le point de départ de tout investissement dans une entreprise reste sa viabilité financière, le couple risque/retour financier est intimement et proportionnellement lié à l’impact ESG. CQFD

M. L.

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