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Crise du coronavirus : le thème stay at home gagnant

Tribune de Gilles Prince, Chief Investment Officer Banque Privée de Edmond de Rothschild (Suisse)

Le bilan humain physique et moral est lourd, les systèmes de santé sont poussés à leur limite, le nombre de faillites est en train d’augmenter et des emplois sont perdus par millions.

Cette crise affecte des milliards de personnes dans le monde dans ce qui s’annonce comme une forte récession, la 1ère en 12 ans. La portée des événements que nous vivons va bien au-delà des aspects économiques, et la profondeur et les ramifications multiples de cette crise impliquent des changements durables, peut-être structurels dans nos modes de vie.

Pourtant, tout n’est peut-être pas aussi négatif, puisque certains secteurs et thèmes d’investissement pourraient bénéficier de la sortie de crise.

En premier lieu, du point de vue individuel, le confinement crée de nouveaux besoins que ce soit pour notre vie sociale, récréative ou pour le télétravail. De fait, nous réalisons l’importance de disposer de matériel informatique de qualité, d’un réseau sûr et rapide, ou de suffisamment de bande passante. Notre sécurité sanitaire devient prioritaire, la livraison de denrées et produits à domicile est selon les cas critique, et le confinement crée un besoin accru d’activités physiques ou intellectuelles. Ces exemples parmi d’autres montrent que nos habitudes de consommation sont affectées dans leur nature, mais aussi en termes de quantités et montants, puisque face à l’incertitude économique une attitude prudente s’installe et l’épargne de précaution tend à augmenter.

Aujourd’hui, nous observons que les prix en bourse des entreprises actives sur le thème « stay at home » battent non seulement les indices de référence, mais ont aussi atteint de nouveaux plus hauts. Les secteurs internet et technologiques sont à l’honneur, que ce soit l’e-commerce, les plateformes médias, jeux vidéo, les réseaux sociaux ou les connexions sécurisées. Il s’agit le plus vraisemblablement d’un pic de demande et d’un intérêt à priori temporaire des investisseurs dû au confinement, puisqu’un retour à la normale verra logiquement cet intérêt se porter sur les services liés à la reprise - une fois que les modalités en seront connues. Cela dit, il n’est pas certain que l’on revienne complètement à la situation initiale, puisque nos habitudes se sont modifiées et pourraient renforcer ou accélérer des tendances déjà en place. Ainsi, la nécessité de disposer de connexions rapides au volume de données important pourrait conforter l'adoption de la 5G. Les problèmes de cybersécurité sont plus visibles et plus fréquents, et la protection des données personnelles devient un sujet sensible, voire critique. Après la collecte des data, c’est bien la manière de les utiliser qui sera sur le devant de la scène dans les années qui viennent, par exemple pour tracer la proximité des utilisateurs de smartphones. Au niveau sanitaire, il est aussi possible que nous donnions plus d’attention à nos soins et à notre protection, ce qui soutiendrait ce secteur. Par conséquent, de manière générale, les domaines de la technologie et de la santé devraient continuer à conduire la performance des indices boursiers.  

En ce qui concerne les entreprises, nous pouvons aussi tirer des leçons intéressantes quant à l’impact de la crise sur les différents modèles d’affaires. Les sociétés dites de « plateforme globalisée », à la production par exemple asiatique, aux design et ventes occidentales et revenus fiscalement optimisés pour ne pas dire offshore ne seront probablement pas les gagnants de demain. Le modèle des chaînes d’approvisionnement mondiales et le concept du « just-in-time » aux inventaires optimisés ont montré leurs limites lorsque le transport de marchandises devient problématique et que la production dépend d’un nombre trop restreint de fournisseurs ou d’un intermédiaire-clé. Une revue de ce modèle pourrait renforcer la tendance à la régionalisation déjà en cours, notamment suite à la guerre commerciale engagée il y a plus de deux ans. Rapatrier la production pourrait alors aboutir à une plus grande automatisation, plutôt peut-être qu’à l’engagement d’une main-d’œuvre locale parfois onéreuse. Diversifier les sources d’approvisionnement pourrait donc soutenir les industries domestiques et réduire le transport de marchandises sur longue distance. Le thème de la robotisation pourrait s’en trouver renforcé.

On notera aussi que les répercussions financières de la crise ont mis en évidence la vulnérabilité de certaines entreprises, en particulier celles qui ont optimisé leur bilan à outrance en augmentant leur ratio d’endettement. Même si la banque centrale américaine se porte désormais acheteuse d’obligations américaines de moins bonne qualité, le montant de dette de qualité médiocre à la limite des ratings « junk » est colossal, montrant la vulnérabilité du bilan de ces sociétés en cas de récession prolongée ou de hausse de taux d’intérêt, certes improbable à ce jour. Les entreprises ayant un bilan sain, des réserves de liquidités et ne faisant pas face à des problèmes de refinancement à court terme devraient selon toute logique avoir la préférence des investisseurs qui cherchent avant tout des valeurs sures capables de traverser cette crise. Le biais des investisseurs vers les titres de qualité et de croissance continuerait de prendre de l’importance.

Ce brusque coup de frein de l’activité économique a aussi mis en évidence un gagnant, l’environnement. La visibilité de l’impact industriel en en matière de pollution est significative, que ce soit sur la faune ou sur la qualité de l’air, et pourrait amener certains états, entreprises et citoyens à y donner plus de considérations. On se rend compte que quelques changements de comportements ou mesures environnementales pourraient avoir un effet positif sur notre qualité de vie. Là aussi, une évolution de nos habitudes avec plus de télétravail et moins de déplacements pourrait amener une transformation positive durable. Couplé avec l’intérêt pour des entreprises de qualité mentionné ci-dessus, il est fort à parier que l'intérêt pour le thème des investissements socialement responsables augmentera.

Au final, les modalités de sortie de confinement et de reprise économique sont encore incertaines, mais l'évaluation des entreprises étant basée sur le principe de l’actualisation des profits espérés, les investisseurs commencent à regarder au-delà de la vallée et à chercher les titres et secteurs qui se relèveront le plus vite ou qui bénéficieront des changements induits par la pandémie. À terme, il apparaît indéniable que nous allons vers plus de digitalisation et moins de globalisation, mais aussi vers des titres de qualité au bilan robuste tenant compte de leurs impacts sociaux et environnementaux.

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