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Pétrole et eau : L'énergie et l'ESG en temps de krach financier

Par David Czupryna, Responsable des Portefeuilles Clients ESG chez Candriam

Les prix du pétrole ont chuté de façon spectaculaire depuis fin février, atteignant des niveaux jamais vus depuis les années 1990. Cet effondrement a été déclenché par l'incapacité de l'Arabie saoudite et de la Russie à s'entendre sur des réductions de production (au moins jusqu'à la mi-avril), ce qui a conduit les saoudiens à déverser du pétrole bon marché dans un contexte où la demande était déjà mise sous pression par le ralentissement induit par Covid-19. La situation actuelle soulève un certain nombre de questions, à la fois sur l'impact de la faiblesse des prix du pétrole sur les performances des investissements ESG et - séparément mais non sans rapport - sur l'intérêt des investisseurs à soutenir la transition énergétique.


La sous-pondération du pétrole et du gaz n'explique pas tout

Les observateurs du marché ont noté qu'un certain nombre de fonds ESG ont surperformé à la fois leurs homologues non ESG et leur indice de référence depuis le début de la crise du coronavirus, laquelle peut être datée à début mars pour l'Europe et les États-Unis. C'est également à cette époque que les prix du pétrole ont commencé à plonger.

D'où la question : la faiblesse des prix du pétrole explique-t-elle la surperformance ESG, compte tenu du fait que de nombreuses stratégies ESG avaient sous-pondéré le secteur de l'énergie ? Si le fait d'être sous-pondéré par rapport à un secteur sous-performant a clairement joué un rôle, ce dernier n’est pas suffisamment important pour expliquer la surperformance des fonds ESG. Les sociétés pétrolières et gazières ne représentent qu'environ 5% de l'indice MSCI World, même si dans certaines catégories d'actifs, comme les obligations à haut rendement, les sociétés pétrolières et gazières représentent toujours une part significative du marché. Le pétrole et le gaz non conventionnels ont été plus durement touchés et les petits producteurs ont été plus touchés que les plus grandes entreprises, qui sont plus solides. Étant donné que l'analyse ESG a tendance à se détourner des sables bitumineux ou des activités de « fracturation » hydraulique, les stratégies ESG, même si elles ont investi dans des entreprises énergétiques, ont pu éviter de faire les frais des éléments du krach précisément liés au pétrole.

C'est le cas, par exemple, de la stratégie globale à haut rendement gérée par Candriam. La plupart de nos stratégies n'excluent pas les compagnies pétrolières. Notre analyse ESG nous conduit à privilégier les entreprises les plus avancées dans leurs pratiques environnementales. Et ce sont ces valeurs pétrolières et gazières qui ont été le moins pénalisés par les investisseurs sur une base relative.


Le pétrole bon marché menace-t-il la transition énergétique ?

La faiblesse des prix du pétrole est-elle susceptible de faire dérailler la transition énergétique ? Après tout, la baisse des prix du pétrole signifie qu'il est devenu financièrement plus intéressant d'en brûler qu'auparavant. Il est intéressant de noter que les valeurs liées aux énergies renouvelables ne présentent pas une corrélation significative par rapport aux prix du pétrole.

En effet, le pétrole ne représente qu'une part relativement faible de la production mondiale d'électricité, où il est en concurrence avec les sources d'énergie renouvelables. Cela peut sembler contre-intuitif, mais si le pétrole représente la plus grande part de la consommation d'énergie primaire au niveau mondial à environ 34%, il ne représente qu'environ 5% de la production d'électricité. Le charbon et le gaz naturel représentent ensemble plus de 60% des sources d'énergie utilisées pour la production d'électricité.

L'attrait relatif des énergies renouvelables est donc davantage lié aux prix du gaz naturel qu'à ceux du pétrole. Les prix du gaz naturel n'évoluent pas au même rythme que ceux du pétrole en raison des différentes dynamiques de marché et parce que les contrats de gaz ont tendance à être négociés pour couvrir plusieurs années d'approvisionnement, ce qui rend les prix du gaz au comptant moins pertinents par rapport au marché du pétrole. Il n'est donc pas du tout évident que la faiblesse récente des prix du pétrole aura un impact significatif sur la demande en matière d'énergie renouvelable ; beaucoup dépendra de la durée de la faiblesse des prix du pétrole. Une période plus longue avec un prix du baril de pétrole inférieur à 30 dollars pourrait déplacer une partie de la demande, du gaz naturel vers le pétrole, la substitution étant possible, ce qui ferait baisser la demande pour le gaz naturel. Il est encore trop tôt pour le dire.


La politique et l'engagement demeurent des moteurs clés

Enfin, il y a le fait que la transition énergétique est autant une réalisation politique qu'un processus déterminé par le marché. Si les sources d'énergie renouvelable capables de concurrencer les énergies fossiles en termes de coût facilitent l'adhésion des investisseurs et des acteurs du marché, il n’en reste pas moins que la transition énergétique est et doit toujours être soutenue par une forte volonté politique. Et que démontre la crise de coronavirus, sinon que les gouvernements sont désireux et capables d'intervenir lorsqu'une menace mondiale met en danger la vie de millions de personnes ? Le changement climatique représente une autre menace mondiale de ce type, sauf que les symptômes se manifestent non pas de manière directe en affaiblissant le système immunitaire humain, mais de manière indirecte en créant les conditions dans lesquelles les maladies peuvent se propager, l'habitat humain est détruit et les réserves alimentaires diminuent. En Europe, la Commission Européenne actuelle a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre le changement climatique, en lançant un programme comprenant des initiatives de financement et de nouvelles réglementations, comme celle qui définit ce qui peut être considéré comme une activité « écologique ». Le pétrole et le charbon n'appartiennent certainement pas à cette catégorie, quel qu’en soit leur prix. En outre, la lutte contre les risques de transmission de futurs virus des animaux sauvages aux humains implique des solutions similaires à celles qui sont préconisées pour lutter contre le changement climatique, comme la préservation des forêts vierges et l'inversion de la destruction mondiale de la biodiversité. Il ne s'agit pas de faire un choix entre deux luttes face aux deux risques mondiaux. Ces risques sont interdépendants : aucun de ces deux problèmes ne peut être traité en ignorant l'autre.

En même temps, cette crise ne signifie pas la fin du pétrole. Ce dernier représente encore près de 34% de la consommation mondiale d'énergie primaire. Plutôt que d'ignorer les compagnies pétrolières, notre rôle en tant qu'investisseurs est de nous assurer qu'elles « redoublent leurs efforts » lorsqu'il s'agit de réduire leurs effets externes négatifs sur l’environnement et d'utiliser leurs énormes bilans pour soutenir la transition énergétique. Chez Candriam, nous soutenons depuis longtemps les résolutions d'actionnaires demandant aux compagnies pétrolières d'intégrer les exigences de l'Accord de Paris dans leur planification stratégique. Nous avons également plaidé directement auprès de plusieurs d'entre elles pour qu'elles retirent leur soutien aux groupes de pression qui diffusent de fausses informations relatives au changement climatique. Il faut qu’un plus grand nombre d'investisseurs entament un dialogue avec les compagnies pétrolières et non le contraire.

On ne fait pas disparaître un problème en détournant le regard.

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