Connexion
/ Inscription
Mon espace

Repenser l’agriculture : un sillon à creuser pour les investissements en faveur du climat

ER - Analyses de marchés
ABONNÉS

Par Bertrand Gacon, Head of Impact Office chez Lombard Odier

Déforestation, consommation d’eau et émissions de méthane : l’agriculture est l’un des secteurs qui contribuent le plus au changement climatique. Comment relever le double défi d’une croissance pérenne dont l’impact sur l’environnement serait atténué ?

- Le plus grand danger écologique des prochaines années : l’élevage de bétail, représentant près de 50% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. La population mondiale augmente encore de 32% d’ici à 2050, le nombre de têtes de bétail et les émissions de gaz à effet de serre en émanant pourraient doubler

- Préservation de l’eau : il faut 4 années de consommation d’eau potable d’un être humain pour faire un hamburger

- Investisseurs, des produits existent pour changer le futur de la planète : les obligations climatiques !

Ne semble-t-il pas ironique que le positionnement négationniste de Donald Trump vis-à-vis du changement climatique soit l’un des facteurs ayant le plus participé à sensibiliser l’opinion publique à cette question ? Difficile de lire la presse, de parcourir les médias sociaux ou de regarder un sketch à la télévision sans qu’il n’y soit fait référence à un monde qui basculerait vers l’écologie. Si vous pensez que la plus grande menace pour notre capacité à lutter contre le changement climatique vient de la Maison-Blanche, on vous pardonnera. Sachez toutefois que le plus grand danger vient en réalité des millions de vaches en pâturage sur notre planète.

La menace liée aux émissions de carbone pour nos économies et nos sociétés s’est déjà traduite par d’importants changements sur les marchés financiers et dans la réglementation. L’engagement pris en 2016, par 223 pays, quant à l’adoption de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique mondial à moins de 2ºC, a marqué une étape-clé en vue d'une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il a, par ailleurs, amené à repenser globalement notre manière d’utiliser l’énergie en particulier. L’impact se fait déjà sentir dans notre vie quotidienne : utilisation croissante de compteurs intelligents pour les services aux collectivités, sacs plastiques payants au supermarché ou interdiction des récréations en extérieur quand les niveaux de pollution de l’air sont élevés.

 Comprendre l'économie durable pour s'y investir

 

Des effets de ricochet ont été relevés également au niveau des portefeuilles d’investissement. À souligner notamment la menace de la « mise au rebut » de certains actifs, comme les réserves de pétrole, qui figurent actuellement au bilan des sociétés et se révéleraient non viables en cas de ratification de l’Accord de Paris. De ce fait, la méthode d’évaluation des extracteurs de combustibles fossiles doit impérativement être remise en question. Certains investisseurs sont allés jusqu’à abandonner complètement les investissements dans ce secteur à forte intensité en carbone.
Cela dit, même si nous ne consommions aucune unité supplémentaire de combustibles fossiles n’importe où dans le monde, nous enfreindrions toujours les limites d’émissions fixées d’ici 2030 par l’Accord de Paris. À qui la faute ? A nos modestes vaches. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le secteur de l’élevage de bétail est responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre - mesurées en équivalent de CO2.

D’autres estimations sont nettement moins optimistes : un rapport du Worldwatch Institute, publié en 2009, a estimé que le cycle de vie, ainsi que la chaîne d’approvisionnement de l’élevage et de ses sous-produits - lorsqu’ils sont pris en compte - représentent 51% des émissions mondiales annuelles de gaz à effet de serre.

La déforestation, phénomène ayant déjà contribué à faire disparaître 50% des forêts mondiales, équivaut à environ 11% des émissions provoquées par l’homme, soit un niveau comparable aux émissions totales cumulées de tous les camions et automobiles de la planète. Le taux de déforestation continue de s’accroître chaque année, pour allouer les terres aux activités de pâturage et de culture afin de répondre à la hausse de la demande de denrées alimentaires.

L’industrie agricole est également un gros consommateur d’autres ressources vitales comme l’eau. D’après certaines estimations, 660 gallons (soit 3'000 litres) d’eau sont nécessaires pour fabriquer un seul hamburger. Sachant qu’une personne devrait boire en moyenne environ 2 litres d’eau par jour, ce hamburger équivaut à 1’500 jours (soit 4,1 années) d’eau potable.

Si, comme il ressort des prévisions, la population mondiale augmente encore de 32% d’ici à 2050, le nombre de têtes de bétail et les émissions de gaz à effet de serre en émanant pourraient doubler. Au fur et à mesure que ces émissions deviennent de plus en plus réglementées et que les ressources naturelles nécessaires à l’augmentation de la production alimentaire - comme l’eau et la terre - deviennent de plus en plus rares, nous devons clairement repenser notre approche de l’alimentation et de l’agriculture au niveau mondial.

Les transitions vers un périmètre qui garantirait une réduction suffisante des émissions dans le secteur agricole sont porteuses d’opportunités significatives pour l’investissement privé. Le Forum Economique Mondial estime que, chaque année, près de 700 milliards de dollars d’investissements supplémentaires dans le cadre de l’économie bas-carbone seront nécessaires pour limiter la hausse de la température mondiale à 2°C. A cet égard, réfréner les émissions de carbone du secteur agroalimentaire sera crucial.

Les meilleurs investissements pour s’adapter au changement climatique, ou pour en atténuer les effets, sont ceux qui bénéficient de facteurs économiques favorables. Des acteurs innovants se démarqueront dans ce nouveau paysage, avec une offre de produits ou de services destinés à maîtriser les risques liés au dérèglement climatique et à accroître les performances en matière de réduction des émissions de carbone. Ce nouveau type de solutions aura pour double effet une baisse des coûts opérationnels des activités et une hausse des revenus - laquelle s’accompagnera à son tour, d’une augmentation du retour sur investissement et d’une modération des risques liés, par exemple, à la solvabilité. Ce facteur est tout aussi manifeste pour l’agriculture que pour l’énergie ou un autre secteur.

Puisque ces nouveaux acteurs ne manqueront pas d’apporter des bienfaits économiques, le négationnisme de Donald Trump vis-à-vis du changement climatique aura un impact plus limité. La dynamique mondiale à l’œuvre va d’ores et déjà dans la direction opposée.

Prenons les obligations climatiques (Climate bonds). Ces produits obligataires - dont les rendements historiques et la qualité de crédit sont similaires à ceux des obligations de qualité conventionnelles - investissent spécifiquement dans des projets respectueux de l’environnement, tels que l’efficacité énergétique, les infrastructures des énergies renouvelables et l’agriculture viable résiliente au changement climatique. L’émission d’obligations mondiales labélisées vertes a atteint 80 Mds$ américains en 2016. La demande de la Chine pour les financements « verts » est particulièrement intéressante, s’agissant du pays doté de la population la plus forte et du premier émetteur sur ce segment. Le recours aux obligations vertes pour financer des améliorations, entre autres, dans le domaine de l’irrigation, de la lutte intégrée contre les organismes nuisibles et les techniques agricoles non polluantes, contribuerait à la sécurité alimentaire dans des régions où les conditions climatiques, ainsi que des phénomènes extrêmes, menacent déjà les cultures tandis que la population continue à croître.

Investir dans les obligations climatiques exige, toutefois, une excellente maîtrise de la gestion de ces produits.  Ce d’autant plus que l’on souhaite dégager des rendements supérieurs à ceux des obligations « investment grade » conventionnelles pour une qualité de crédit similaire. Les placements qui sont source de valeur ajoutée se concentreront sur les possibilités offertes par le marché des obligations labélisées vertes et le marché non labélisé. La qualité de crédit de l’émetteur et la vérification en matière d’impact sur l’environnement seront au cœur du processus d’investissement. Lombard Odier a été l’une des premières institutions à proposer des solutions d’investissement qui intègrent pleinement les valeurs sociales et environnementales de notre clientèle. Nous continuons de créer des solutions d’investissement responsables et à fort impact et nous sommes en mesure de rehausser une stratégie, en y incorporant des placements axés sur le développement durable. En 2016, nous nous sommes associés à Affirmative IM, un gérant d’actifs spécialisé dans les placements obligataires à fort impact, doté d’une expertise de premier plan dans les obligations climatiques. De cette manière, notre offre dans cet univers s’est enrichie de nouveaux produits performants, qui satisfont à nos critères rigoureux. Cette démarche élargit le périmètre des placements à fort impact : s’inscrivant au départ dans une stratégie de niche, ils intègrent désormais les investissements traditionnels. Pour réussir à limiter le réchauffement mondial à 2°C ou moins, les produits à fort impact doivent progressivement rejoindre les investissements traditionnels.

Il est nécessaire, pour ce faire, de revoir notre analyse du modus operandi suivi par de nombreux secteurs de l’économie pour garantir leur pérennité. L’agriculture illustre très bien cette problématique. Compte tenu de sa grande consommation de ressources, de sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre et de la déforestation qui découle d’une augmentation de la demande de denrées alimentaires, elle devrait vraisemblablement faire l’objet d’une importante réforme au cours des prochaines années, affectant à la fois sa réglementation et ses activités. Les investisseurs privés ont tout à gagner à remettre en question leur façon d’appréhender le changement climatique dans ce secteur (et éventuellement le steak dans leur assiette).

https://www.lombardodier.com/


Lire la suite...


Articles en relation

ER - Analyses de marchés
ABONNES
Annonces présidentielles : quelles conséquences fiscales et budgétaires ?

Suite à l'intervention télévisée du Président de la République le 10 décembre dernier en réponse aux protestations du mouvement des gilets jaunes, Eric Pichet, Professeur et Directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier (IMPI) à KEDGE, analyse les conséquences fiscales et budgétaires de ces annonces. « Les mesures de soutien au pouvoir d'achat des actifs dès le 1er janvier 2019 s'inscrivent dans la droite ligne du projet présidentiel pour faire en sorte que le travail paie sans...

ER - Analyses de marchés
ABONNES
Le point de marché mensuel de Michel Lemosof

Les marchés face à une liquidité réduite et à une volatilité augmentée La direction des marchés ne correspond pas toujours à celle qu'attendent les investisseurs. Avec l'accalmie sur le front de la guerre commerciale sino-américaine, un mieux semblait se dessiner, mais l'arrestation de la directrice financière de Huawei a jeté le trouble. Le groupe chinois serait soupçonné d'avoir enfreint les sanctions américaines contre l'Iran… Des actifs pestiférés « Deux préoccupations majeures se sont...

ER - Analyses de marchés
ABONNES
Les conséquences du Brexit pour le secteur financier français et européen

Extrait du discours de François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France et Président de l'ACPR. Mesdames et Messieurs, … Je salue l'accord qui a été trouvé la semaine dernière entre les négociateurs européens et britanniques et nous espérons tous que celui-ci franchira les prochaines étapes jusqu'à sa finalisation. Mais dans un contexte encore incertain, la prudence s'impose : même si nous ne la souhaitons pas, nous devons aussi nous préparer à faire face à une situation...

ER - Acteurs du secteur financier
ABONNES
[Les entretiens d'Esteval] Bruno Colmant, Degroof Petercam

« Nous devons retrouver une économie solidaire et basée sur l'intérêt général » Débats télévisés, émissions de radio, couvertures de presse : le livre de dialogue entre Bruno Colmant, chef économiste de Degroot Petercam, et le prêtre Eric de Beukelaer, ancien proche collaborateur du cardinal Lustiger à Rome, fait un carton en Belgique (1). Il est vrai que leur conversation aborde des sujets qui nous concernent tous, au croisement de la morale et de l'économie. « Le capitalisme anglo-saxon...